15 octobre 2009 : La pensée postmoderne et la recherche

Extraits à lire :

 

Jean-François Lyotard. « Réponse à la question qu’est-ce que le Postmoderne ? », dans Le postmoderne raconté aux enfants. Paris, Éditions Galilée, 1988, pp. 13-32.

 

Gilles Lipovetsky. « Temps contre temps ou La société hypermoderne », dans Les temps hypermodernes, Paris, Grasset, 2004, pp. 69-93.

 

 

Présentation atelier

 

Le propos de cet atelier est d’ouvrir un dialogue. Un dialogue à partir duquel nous tenterons de proposer un regard, parmi d’autres, sur la façon dont la pensée postmoderne influence aujourd’hui la recherche.

 

Ce regard s’organise en deux temps. Dans un premier temps, nous travaillerons autour du texte de Jean-François Lyotard publié en 1982 dans la revue Critique « Réponse à la question qu’est-ce que le Postmoderne ? », afin de poser les grandes lignes - mais aussi les grandes idées reçues - de la pensée désignée comme postmoderne. Dans ce texte, en reprenant l’article tiré d’un discours de Jürgen Habermas sur « le projet de la modernité », Lyotard renverse les schémas communément attribués pour penser le postmodernisme et le modernisme non plus comme des projets en évolutions, mais comme un état, une situation portant en elle toute une histoire. Cette posture permet de comprendre les multiples champs investis par la pensée postmoderne. Lyotard décrit ainsi le postmodernisme comme une pensée dynamique s’opposant à la pensée dominante, c’est-à-dire comme un processus qui inscrit la vision du monde dans un mouvement constant entre postmodernité et modernité. Pour Lyotard, la pensée postmoderne n’est pas liée spécifiquement à une époque, c’est un dispositif qui va, au contraire, travailler à dépasser toute norme et tout cadre établi d’une société donnée. Ces propositions permettront d'envisager la pensée postmoderne et son influence pour la recherche dans une vision moins systématique.

 

Dans un second temps, nous focaliserons une vision différente à travers un extrait des Temps hypermodernes de Gilles Lipovetsky, paru en 2004. L’auteur y remet en question la pertinence actuelle du concept postmoderne, qui ferait selon lui « vaguement désuet ». Pour l’auteur, les mentalités associées au terme « postmoderne » ne sont plus dominantes dans les sociétés occidentales contemporaines, car celles-ci seraient plutôt « hypermodernes ». Ainsi, Lipovetsky va précisément à l’encontre de Lyotard, en reliant la condition postmoderne à une époque révolue et en considérant le postmoderne non pas comme une prise de position consciente, mais comme un état subi. Cependant, il semble que les deux penseurs considèrent le postmoderne dans des perspectives très différentes : la nuance se situe peut-être dans la distinction entre « postmodernisme » et « postmodernité », entre « pensée postmoderne » et « condition postmoderne ». Nous nous demanderons si un dialogue entre les deux approches est possible ou utile. 



Exposés


Émilie Houssa


Commentaires sur « Réponse à la question qu’est-ce que le postmoderne » de Jean-François Lyotard.

 

Si j’ai choisi ce texte, c’est parce qu’en répondant à un texte accusateur de Jürgen Habermas, Jean-François Lyotard définit ici peut-être le plus clairement non pas la condition postmoderne en générale, mais l’acte postmoderne radical et ce à quoi il répond. Dans un premier temps, et d’une façon générale je dirais que ce texte montre que le postmodernisme constitue une pensée et une action concrète en réponse à deux états précis de l’idéologie occidentale contemporaine : d’une part très généralement le constat d’un certain relâchement dans la volonté et la possibilité d’expérimentation, et d’autre part, plus précisément, l’idéologie moderne qui prône une pensée unitaire et universelle, s’inscrivant nécessairement dans le progrès. La dynamique de ce texte permet donc de comprendre les motivations qui sous-tendent la pensée postmoderne mais aussi son application dans la recherche. Ce texte est riche et compliqué car il me semble qu’il révèle la difficulté fondamentale qui nous avons à réfléchir au postmoderne aujourd’hui. Pour Lyotard la pensée postmoderne est une dynamique, une posture critique intemporelle. Et c’est précisément cette posture critique qui va être investie par la recherche. Cependant, cette proposition a été formulée à une époque bien précise à laquelle, bien souvent, on rattache l’idée de postmodernisme.

La pensée postmoderne à laquelle la plus grande partie des gens se réfère s’est développée en  France dès les années 60 autour de figures comme Lacan, Barthes ou Foucault. Ces différents penseurs mettent en avant la polysémie comme principe radical de toute forme de communication. Ce principe dévoile ainsi que le langage n’est pas porteur de la vérité mais d’une vérité. Plus précisément, en 1979, avec La Condition postmoderne, Lyotard expose clairement les différentes voies qui ont mené à la pensée postmoderne. Le point auquel s’attache Lyotard pour montrer ce cheminement est la fin des « grands récits » et ses conséquences sur les sciences, plus exactement sur la façon de penser mais surtout de transmettre les sciences. La « fin des grands récits » représente la fin de la croyance en ce qu’un récit scientifique ou historique puisse s’énoncer hors de tout contexte (personne, lieu, époque).

 

1. Qu’est-ce que le postmoderne ?

Dans l’avant propos du Partage du sensible, Jacques Rancière résume la démarche de Jean-François Lyotard. Pour lui, les textes de Lyotard sont ceux qui « marquent le mieux la façon dont « l’esthétique » a pu devenir, dans les vingt dernières années, le lieu privilégié où la tradition de la pensée critique s’est métamorphosée en pensée du deuil » (Rancière, 2000, p.8). Ces quelques lignes permettent de mieux saisir et synthétiser l’esprit de Lyotard quand il entreprend de répondre « à la question : qu’est-ce que le postmoderne ? ». En reprenant l’article tiré d’un discours de Jürgen Habermas sur « le projet de la modernité » : « La Modernité : un projet inachevé », paru dans le n°413 de Critique en 1981, Lyotard renverse les schémas de pensée communs pour penser le postmodernisme et le modernisme non plus comme des projets en évolutions mais comme un état, une situation portant en elle toute une histoire. Si Habermas semble poser le même postulat, en voulant faire « une enquête sur ce qu’il en est aujourd’hui de l’état d’esprit moderne » (Habermas, 1981, p.951), il cherche cependant à théoriser le postmodernisme en pensant l’idée de la modernité dans son histoire comme projet (en l’occurrence projet des Lumières inachevé). Lyotard renverse cette proposition en posant qu’une œuvre « ne peut devenir moderne que si elle est d’abord postmoderne. Le postmodernisme ainsi entendu n’est pas le modernisme à sa fin, mais à l’état naissant, et cet état est constant » (Lyotard, 1988, p.28). Avec cette proposition, Lyotard rend impossible toute pensée d’une unité moderne. Lyotard pense ainsi le postmodernisme comme multitude de propositions récurrentes. Ce faisant, il dénonce la théorie d’Habermas sur la modernité qui pose que « si la modernité a échoué, c’est en laissant la totalité de la vie se briser en spécialités indépendantes abandonnées à la compétence étroite des experts » (Lyotard, 1988, p.15). Dans cette optique Lyotard explose les champs d’analyse il prend tous les domaines en compte pour montrer l’impossible synthèse face à des représentations qui répondent à des environnements politiques, à une histoire esthétique propre et individuelle.

Pour Lyotard, le rapport de l’art à la réalité devient une expérimentation d’un réel en souffrance : « Le classicisme paraît interdit dans un monde où la réalité est si déstabilisée qu’elle ne donne pas matière à expériences, mais à sondage et expérimentation » (Lyotard, 1988, p.18). Face à des images multipliant les « effets de réalités », devenant purs fantasmes de réalisme et d’immédiateté, Lyotard pose l’art en interrogation face au réel et sa représentation, plus exactement, face à l’histoire de cette représentation. Pour Lyotard le postmodernisme ouvre l’ère du soupçon. Plus exactement, il ouvre une porte continuelle, un soupçon continuel à l’idéal ambiant du modernisme. L’art, l’œuvre deviennent problème et non plus solution. Face à l’utilisation de l’art comme arme politique, « quand le pourvoir se nomme parti » (avec un réalisme autoritaire) ou « quand le pouvoir se nomme capital » (avec un réalisme individualisme du n’importe quoi), Lyotard propose, à la suite d’Adorno, d’analyser l’art, et l’œuvre comme l’expression d’un manque, comme l’ouverture d’un gouffre.

Pour Théodore W. Adorno, « le contenu de vérité des œuvres fusionne avec le contenu critique », car il définit l’art moderne comme partant de « ce qui reste à faire » (Adorno, 1995, p.61).

« Les traces abandonnées dans le matériau et dans les procédures techniques auxquelles adhère toute œuvre qualitativement nouvelle sont des cicatrices, les points où les œuvres précédentes ont échoué. »

Ces traces, cette plaie forment le saisissement de la puissance critique d’une œuvre. L’œuvre d’art ouvre une plaie par la novation, c’est-à-dire en quoi, comment et pourquoi est-ce qu’elle peut constituer une force qui brise les catégories spéculatives dont elle provient ? Mais ce qu’il est important de comprendre, c’est que pour Adorno et, après lui, pour Lyotard dans cette action l’œuvre d’art est blessée par un idéal impossible à atteindre. L’acte critique des œuvres à venir va être alors de former une cicatrice autour et sur cette plaie. C’est dans ce geste critique que l’œuvre s’accomplie comme réelle. C’est également par cet acte qu’une œuvre est reliée à une autre : la seconde refermant par une cicatrice la plaie laissée par la première béante. L’histoire de l’art devient le saisissement de ce geste et de celui de « cicatrisation ». Elle s’organise autour de la compréhension de ces moments dialectiques qui déterminent son évolution : « l’unité de l’histoire est la figure dialectique d’une négation déterminée» (Adorno, 1995, p.61). C’est-à-dire que l’histoire de l’art se construit par les manques qui créent ces moments. Cette construction par manque met en place un autre point important : l’acte critique d’une œuvre réalise en lui-même l’histoire de l’art. « Il n’y a pas à nier la tradition de manière abstraite : il faut la critiquer de façon non naïve en fonction de la situation présente : c’est ainsi que le présent constitue le passé. » (Adorno, 1995, p.68) Pour Adorno, seul l’acte critique permet d’organiser l’histoire de l’art en représentant (rendre présent) une œuvre, et ce quelque soit son époque, à une pensée.

Lyotard poursuit, en effet, la réflexion d’Adorno dans la pensée du deuil, le deuil d’une représentation réaliste, le deuil d’une représentation finie. Et c’est là que se trouve pour lui la responsabilité de l’artiste. C’est-à-dire dans la proposition d’expérimentation, dans la révélation de l’irreprésentable. Et si, pour Lyotard (1988, p.24) « il n’y a pas de réalité sinon attestée par un consensus entre partenaire sur des connaissances et des engagements. (…) La modernité, de quelques époques qu’elle date, ne va jamais sans l’ébranlement de la croyance et sans la découverte du peu de réalité, associée à l’invention d’autres réalités ». Ainsi, reprenant la théorie du sublime d’Emmanuel Kant, Lyotard pose « l’informe, l’absence de forme, comme index possible de l’imprésentable » (Lyotard, 1988, p.26). Dans l’imprésentable, dans l’irreprésentable, Lyotard pense la place de l’artiste moderne face à l’histoire, face à l’événement historique. Dans cette perspective, il dénonce la volonté d’une pensée synthétique et unifiée de l’art comme « l’illusion transcendantale » qui « se paie au prix de la terreur » (Lyotard, 1988, p.32). La volonté d’unifié une pensée multiple, d’assister à la reconnaissance universelle d’un état d’esprit, d’un mode de vie, ce que Lyotard nomme « la nostalgie du tout », a engendré au XIXe et XXe siècle une multitude d’actions inhumaines (des guerres européennes et mondiales aux colonisations (et décolonisations)). Face à cela Lyotard définit le postmodernisme comme « ce qui dans le moderne allègue l’imprésentable dans la présentation elle-même; ce qui se refuse à la consolation des bonnes formes, ce qui s’enquiert de présentation nouvelles, non pas pour jouir mais pour mieux faire sentir qu’il y a l’imprésentable » (Lyotard, 1988, p.31). L’artiste devient philosophe, inventant ses règles et ses catégories, présentant son œuvre en recherche, l’œuvre et la pensée se font alors fragments d’histoire, « une guerre au tout », un « témoignage de l’imprésentable », « une activation des différends », un « sauvetage de l’honneur du nom » ! (Lyotard, 1988, p.32)

Le postmodernisme pour Lyotard est ainsi un mouvement, une posture sans lieu ou époque déterminé mais une lute constante qui vise à répondre, dès qu’il pointe, au « fantasme d’éteindre la réalité » (Lyotard, 1988, p.32).  Cette proposition de réponse à ce fantasme constitue précisément le point qui permet de comprendre la pertinence qu’il y a saisir ce type de pensée pour la recherche contemporaine. Dans « Réponse à la question qu’est-ce que le postmoderne », Lyotard montre que l’œuvre d’art n’est pas une solution mais l’ouverture d’un doute. La pensée postmoderne révèle et travaille ce doute fondamental. Cette idée est pour moi une véritable posture qui, comme le montre Lyotard, notamment avec La Condition Postmoderne, ne s’applique pas seulement à l’art mais à toute forme de récit (qu’il soit artistique, historique ou scientifique). La pensée postmoderne révèle que tout texte ou toute œuvre ne seront jamais que des propositions en partage dépendant de la lecture qui en sera faite. La posture postmoderne met ainsi en avant la responsabilité du lecteur ou du spectateur devant tout œuvre ou tout texte. Cet angle d’approche est, je pense, l’axe fondamental pour réfléchir à l’impact concret de l’investissement de la pensée postmoderne dans, par et pour la recherche.

 

2. La posture postmoderne en recherche

Pour Lyotard, la pensée postmoderne se révèle, avant tout, comme l’expression de la recherche des instabilités. Son objectif premier serait donc de donner à voir ces instabilités constantes qui construisent notre quotidien effectif et réflexif. Plus généralement, le langage est perçu comme « guerre à mener », notamment à travers les jeux de langage. Le langage est une construction sociale, déterminant toute pensée, qui doit être déconstruite. Le langage se fait le révélateur d’une pensée, d’un mode conceptuel, il dégage en lui-même un premier point de vue tout aussi important que l’idée exposée. Pour Lyotard, « parler est combattre » (2005, p.23). Cette pensée sur le langage ouvre de nombreuses voies pour la recherche. Depuis les années 90, l’investissement de la pensée postmoderne en recherche est en plein essor avec un groupe bien formé aux Etats-Unis (Denzin et Lincoln, Bochner et Ellis, Richardson et St Pierre), un autre groupe de travail en Scandinavie (Alvensson, Skoldberg) et un groupe de chercheurs sur la côte ouest canadienne avec le artographie (Irwin, Bickel) Tous ont des approches très différentes mais ont une vision commune. Cette vision commune se synthétise dans la volonté générale de repenser l’impact, la définition et l’utilisation du langage. Cette volonté est elle-même liée à une idée plus générale qui propose de transformer le rapport à l’écriture dans les sciences.

Le postmodernisme en recherche permet de contrer une idée dominante qui voit la recherche comme positiviste et la méthodologie comme quantitative Ces définissions rejettent tout un pan de la recherche en mettant de côté une série de pensées et de populations (notamment les théories féministes, queer, postcoloniales, postructurales). La posture postmoderne permet de porter et de mettre en lumière des interrogations et des populations souvent délaissées par la recherche traditionnelle. Car les pensées postmodernes investies par la recherche ne proposent pas seulement une méthodologie, mais avant tout une posture épistémologique, un espace d’échange et d’analyse souple et ouvert qui permet de donner une voix à des pensées et des théories qui n’entrent pas dans les cadres académiques établis. En référence à Michel Foucault, les chercheurs postmodernes montrent la nécessité de ne pas penser une seule vérité d’une seule manière. Cette idée s’appuie sur une question fondamentale pour la recherche: celle de la place de l’autre. Qui est l’autre dans la recherche et, à plus forte raison, dans la recherche en science humaine ? Qui est l’autre et comment le montrer, lui donner une voix au sein même de la recherche ?

Pour rendre visible ce questionnement, à défaut d’y répondre, les recherches s’inspirant de la pensée postmoderne posent un principe radical découlant de cette pensée : le pluralisme. Pour Alvesson et Sköldberg (2000) ce principe de pluralisme constitue le fondement de toute posture postmoderne face et pour la recherche. Selon eux, il n’y a pas à proprement parler de méthode postmoderne. Ce qui va définir une posture postmoderne, ce sont un certain nombre de structures intellectuelles interprétées comme de véritables questions face à la recherche, mais plus généralement face au savoir et la transmission de ce savoir. Ces structures ont  permis à des chercheurs de définir une posture qui ouvre de nouvelles voies pour la recherche. Ces nouvelles voies découlent de principes, en plus du pluralisme, évoqués par Lyotard dans La Condition postmoderne, comme les jeux de langage, le refus du consensus ou la recherche des instabilités. Ces principes reprennent l’idée que la frontière entre un fait et sa représentation est devenue (tout du moins s’affirme) floue, le lecteur a un rôle capital à jouer dans la recherche et le texte doit rester ouvert à différentes interprétations.

Ces idées, qui remettent en cause le langage même comme évidence et qui se résument dans le principe de polysémie, constituent l’un des apports fondamentaux de la pensée postmoderne pour la recherche. Ces apports, comme les principes de la pensée postmoderne sont multiples. Ainsi, pour beaucoup de chercheurs postmodernes la pensée postmoderne leur permet de comprendre que les fondations de l’épistémologie traditionnelle étaient faillibles. L’idée radicale ici c’est que le langage n’est plus perçu comme univoque, mais au contraire comme métaphorique, ambivalent, évasif et constitutif d’un point de vue culturel, social et politique.

L’investissement des discours (en recherche ou ailleurs) par la posture postmoderne semble avoir une portée politique radicale. Les discours pensés par Foucault deviennent un lieu d’échange premier mais aussi un lieu d’exploration et de lutte. Dans cette perspective, le langage ne reflète pas une réalité sociale, il produit un sens et crée littéralement cette réalité. Ainsi, pour Foucault, nous sommes condamnés à donner du sens mais le fait de mettre en avant ce sens, déterminé et déterminant de tout discours, devient une véritable posture politique. Dans cette dynamique, l’attitude postmoderne ne peut pas se détacher d’une certaine critique sociale et politique. Les postures postmodernes reposent nécessairement sur une prise de conscience, une responsabilité face aux discours quotidiens.

Pour résumer, trois grandes postures des chercheurs dits postmodernes sont désignées par Alvesson et Sköldberg (2000, p. 184) sous les termes d’introspection, d’interprétation anti-objective et de déconstruction. Ces trois postures vont regrouper différents principes de recherche et de transmission de recherche qui visent tous le même objectif : replacer la recherche non seulement vis-à-vis de sa structure et de son contexte mais aussi au regard de contradictions internes et externes qui la situent, la déterminent et la relativisent. Cet ensemble vise à mettre en avant un point de vue mais aussi des ambivalences, des différences et des divergences, qui construisent le projet afin de montrer la nécessité de relativiser constamment l’autorité du chercheur en la mettant en rapport avec d’autres voix. Les textes qui se revendiquent du postmodernisme s’opposent, dans cette perspective, à toute méthode totalisante. Les textes postmodernes jouent alors plus sur l’ouverture, les interprétations parallèles, différentes perspectives et les métaphores.

Cet important mouvement critique est, cependant, sans cesse nié par des rapports officiels qui visent à mettre en place un système centralisé découlant d’une même pensée et d’une même méthodologie. Ces systèmes sont analysés, toujours en référence à Foucault, comme des « pouvoirs disciplinés » qui font de la recherche un outil supplémentaire de contrôle et d’exclusion. Face à cette situation l’investissement du postmodernisme par et pour une posture de recherche semble donc nécessaire. Beaucoup de chercheurs continuent et continueront à s’opposer à ce type de recherche. D’une manière générale, les systèmes d’éducation ne sont pas vraiment enclins à faire entrer ces postures dans leur vision et description de la recherche. Cette attitude est notamment due à la difficulté qu’il y a à saisir « l’essence » du postmodernisme. Par principe le postmodernisme ne s’affirme pas comme une catégorie ou une vision du monde, au contraire, il ouvre la voie à la multitude. Cette multitude est souvent jugée comme du relativisme extrême qui ne permet de poser ni des fondements pour la recherche, ni de validité effective pour les recherches menées sous cet angle d’approche. Cependant, la richesse et la force des postures postmodernes investies par la recherche se trouvent justement dans un entre-deux, une impossibilité, un défaut (positif) de catégorisation.

Toute solution n’est pas bonne et tout niveau n’est pas équivalent avec les autres, mais ce que veut mettre en avant la pensée postmoderne, c’est la nécessaire localisation de certains problèmes, de certaines questions. Bien des interrogations ne peuvent pas être traitées de façon générale, en suivant des méthodes uniformisées et gérées par un système central qui formate la vision, la portée et la place de la recherche au sein d’une société. Le postmodernisme est difficile à définir, son investissement par la recherche est multiple et c’est précisément cet ensemble qui permet de proposer une recherche capable de produire un savoir différent mais aussi, et surtout, capable de produire différemment un savoir (St Pierre, 2000, p. 27).

 

Références

-       Adorno, T.W. (1995). Théries esthétique (Asthetische Theorie), traduit de l’allemand par Marc Jimenez, Klincksieck,  Mayenne (France) : Klincksieck.

-       Alvesson, M. et Sköldberg, K. (2000). Reflexive methodology. New vistas for qualitative research. London : Sage Publication.

-       Bochner, A.P. et Ellis, C.S. (1999). Which way to turn? Journal of contemporary Ethnography. 28. 485-499.

-       Habermas, J. (1981). « La Modernité : Projet inachevé », in Critique n° 413.

-       Lyotard, J-F. (1988), « Réponse à la question qu’est-ce que le postmoderne », dans Le Postmoderne expliqué aux enfants, Paris : éditions Galilée, pp.13-32. Reprise du texte : (1982). « Réponse à la question qu’est-ce que le Postmoderne ? », in Critique n°419.

- Lyotard, J-F. (2005). La Condition Postmoderne. Paris : Editions de Minuit.

-       Rancière, J. (2000). Le Partage du sensible esthétique et politique, Paris : La Fabrique éditions.

- Richardson, L. et Adams St. Pierre, E. (2005). Writing : A method of inquiry. Dans N. Denzin et S. Lincoln (Dir.), Handbook of Qualitative Research (p. 959-978). Sage Publication.

-       St Pierre, E.A. (2000). The Call for Intelligibility in Postmodern Educational Research. Educational Researcher. 29. 25-28.

 



Valérie Cools 


« Temps contre temps ou la société hypermoderne » de Gilles Lipovetsky

 

J’ai choisi ce texte car il parle de la postmodernité dans une perspective tout autre que celle qu’adopte Lyotard. Ce qui m’intéresse, ce sont moins les conclusions de Lipovetsky, à savoir que le postmoderne serait désuet (ce avec quoi je ne suis pas nécessairement d’accord), mais plutôt la démarche qui le mène à cette conclusion, et qui découle de sa conception du postmoderne, ou plutôt de la postmodernité. En effet, il s’agit d’une conception qui est assez répandue dans certains domaines de recherche, dont les études culturelles et la sociologie, et qui mérite donc d’être addressée. Ainsi, je me propose non pas de faire l’apologie de la prise de position de Lipovetsky contre l’utilité du terme « postmoderne », mais plutôt de voir comment ce texte problématise ce terme dans une certaine optique. Je vais commencer par résumer un peu les idées  principales de Lipovetsky, en me concentrant dans un deuxième temps sur sa démarche. Je terminerai en évoquant quelques traits principaux du postmoderne qui sont mis en valeur par ce type de démarche. Je me référerai au travail de Lipovetsky, certes, mais aussi à d’autres auteurs postmodernes.

 

Le postmoderne comme phénomène collectif et intime

Il faut savoir que Lipovetsky a lui-même écrit sur la postmodernité, notamment dans L’ère du vide (1983). Tandis que Lyotard, comme nous venons de le voir, considère le postmodernisme comme une prise de position dans le domaine de la pensée, Lipovetsky s’intéresse plutôt à la condition postmoderne en tant que phénomène de société et de culture, vécu par les individus. En effet, le postmoderne n’est pas uniquement une optique méthodologique, mais trouve sa source dans des événements et évolutions bien réels : en effet, Lyotard lui-même considère que le postmoderne est lié aux changements concernant le social, la science, le politique, etc, qui ont mené à des changements de mentalité. Je me permets de faire un très rapide résumé de ces changements (que vous connaissez certainement) (Boisvert 1998, 21-36) : pour le politique, on cite des conflits mondiaux et une prolifération de conflits locaux médiatisés, ainsi que la décolonisation, autant de crises qui minent la confiance générale; pour la science, on parle de découvertes dont les bienfaits sont de plus en plus ambigus, quand les résultats ne sont pas carrément catastrophiques (comme dans le cas de la bombe atomique). L’aspect socio-culturel, quant à lui, est lié à l’économique, c’est-à-dire à la mise au point de la production de masse, qui conduit à l’avènement de la société de consommation (Lipovetsky 2006, 29-31). Ceci, en retour, mène à une culture de consommation, soit à un hédonisme général, qui lui-même conduit à une prolifération des goûts, des choix, des opinions, des modes de vie – bref, au relativisme et à une certaine tolérance de la différence et de l’autre. Ce relativisme et cette tolérance sont également aidés par le développement de la communication et des réseaux médiatiques internationaux, qui permettent de rapprocher le lointain. Ce schéma est certes grossier et incomplet, mais il permet d’entrevoir l’enchevêtrement de réalités qui a conduit à la postmodernité. Ainsi, la postmodernité est une affaire à la fois intime et collective, qui concerne chaque membre des sociétés dites développées.

 

Pour Lipovetsky, la postmodernité a été vécue par l’individu comme un soulagement, une libération des carcans politiques, sociaux et culturels. Il est vrai que, déjà dans L’ère du vide, il parle d’un individu postmoderne qui serait déstabilisé par l’hyperchoix que la culture de consommation lui offre. En d’autres termes, l’absence de carcans a pu mener à une trop grande fluidité, créant une incertitude : « Ce sentiment d’insécurité serait donc le prix que l’individu postmoderne doit payer pour se libérer du fardeau du dogmatisme » (Boisvert 1998, 61). On voit ici déjà un signe précurseur du constat que fait Lipovetsky aujourd’hui, à savoir que l’individu contemporain (« hypermoderne », comme il l’appelle) serait caractérisé par une anxiété certaine.  Néanmoins, dans les temps postmodernes, ce sentiment aurait été contré par une attitude présentiste. Lipovetsky parle ainsi d’une « conscience plus optimiste que pessimiste, un esprit du temps dominé par l’insouciance de l’avenir, composant un carpe diem tout à la fois contestataire et consumériste » (Lipovetsky 2004, 87). Il diffère en ce sens de Lyotard, en considérant le postmoderne comme une quête de plaisir, qui s’oppose néanmoins aux divers dogmatismes.

 

Bref, le postmoderne consiste ici en un état vécu, une condition collective qui à la fois affecte et est constituée par les actions et idées de chacun. C’est en tant que tel que Lipovetsky s’autorise à proclamer que le terme est devenu désuet, en ce sens qu’il ne décrit plus la condition contemporaine de manière satisfaisante. Lipovetsky remplace donc le « postmoderne » par « l’hypermoderne », sujet principal du reste de son ouvrage. Cependant, j’aimerais éviter de trop parler d’hypermodernité, étant donné qu’il ne s’agit pas du thème de cet atelier. J’aimerais plutôt continuer à me concentrer sur la démarche de Lipovetsky, telle qu’appliquée aussi bien au postmoderne qu’à l’hypermoderne.

 

L’importance du style

Cette démarche peut paraître quelque peu nébuleuse et généraliste dans l’extrait que je vous  ai proposé; mais il faut savoir que Les temps hypermodernes sont principalement un prélude à l’ouvrage suivant de Lipovetsky, Le bonheur paradoxal : Essai sur la société d’hyperconsommation. Dans cet ouvrage, Lipovetsky continue d’explorer le passage de la postmodernité à l’hypermodernité, en se basant sur de nombreux exemples, situations et phénomènes collectifs, qu’il interprète comme des symptômes d’un mouvement général. La démarche relève donc d’une phénoménologie basée sur l’observation sociologique. C’est loin d’être une démarche innovatrice : en effet, on rencontre les mêmes principes, appliqués différemment, à différentes époques. Déjà au début du XXe siècle (pour ne pas remonter trop en arrière), Georg Simmel propose une démarche similaire, par exemple dans son essai « La métropole et la vie mentale » (1903), où il analyse la modernité à travers les effets des grandes villes sur le comportement psychique et affectif des citadins. De la même manière, à la fin du XXe siècle, Michel Maffesoli se penche sur la postmodernité dans La contemplation du monde : Figures du style communautaire (1993), où il effectue une analyse du style postmoderne, notion sur laquelle j’aimerais m’attarder un peu plus. Dans le sens où Maffesoli l’entend, le « style » est une notion qui dépasse l’individu ou une discipline en particulier, dans la mesure où l’on peut considérer que « le style d’un homme, ou d’un groupe donné, n’[est] que la cristallisation de l’époque où ils [vivent] » (Maffesoli 1997, 25). Le style, pour Maffesoli, s’observe non seulement dans les productions artistiques et culturelles, mais dans le détail (Ibid. 118) que l’on grossit à la loupe (Ibid. 32), dans les comportements individuels dont le « ruissellement » (Ibid. 133) devient un phénomène collectif. Il ajoute que la notion de style peut s’avérer particulièrement utile pour les sociétés complexes, c’est-à-dire postmodernes, dont les phénomènes socio-culturels sont autant de fragments qui se chevauchent et se mêlent : « Dans ce cas, le style peut être compris comme le ‘principe d’unité’, ce qui unit, en profondeur, la diversité des choses. Le rôle de lien, que l’on attribue au style, est d’autant plus utile que la fragmentation, l’hétérogénéisation est plus importante. [...] [L]e style [...] lie ‘en pointillé’ les divers éléments de la réalité sociale » (Ibid., 25).

 

À première vue, on peut penser que cette conception du style comme agent unifiant, comme porteur du sens d’une époque et comme outil pour extraire ce sens, va à l’encontre de la conception du postmoderne de Lyotard, qui consiste à refuser d’unir les éléments de la pensée et de la vie quotidienne « en un tout organique » (Lyotard 1988, 16). Cependant, la notion de style permet d’incorporer toutes les fluctuations, les modes, les contradictions, les évolutions qui font partie de toute situation de vie et de toute culture : le style est un processus, et non un état. Il se prête à l’étude de la postmodernité, car il permet de relier des éléments et des catégories que la pensée moderne avait séparés et classés (Ibid., 27). Il n’est donc pas contradictoire de parler de style postmoderne, pas plus que d’utiliser le terme « postmoderne » pour désigner ce mouvement complexe, multiforme et changeant qui touche à tant d’aspects de la pensée et de la vie, et qui est le thème de notre atelier aujourd’hui. Comme dit Lipovetsky : « il fallait bien donner un nom à cette formidable transformation » (Lipovetsky 2004, 70).

 

Or, dans notre extrait, Lipovetsky estime que ce nom ne suffit plus, car le style a trop évolué. La conclusion peut évidement se discuter, notamment parce que la notion de style a le « défaut » d’être sujette aux interprétations. Ainsi, dans Le bonheur paradoxal, Lipovetsky examine différentes figures qui pourraient vraisemblablement être emblématiques pour les temps contemporains, et renvoyer ainsi à l’individu d’aujourd’hui. Il rejette successivement Pénia (la douleur), Dionysos (l’enthousiasme), Superman (la performance), Némésis (l’envie) et Homo Felix (le bonheur), figures qui, selon lui, ne contiennent que partiellement la réalité contemporaine; il ne finit par retenir que Narcisse. Mais il est toujours possible de donner plusieurs visages à l’individu contemporain, d’autant que les figures, comme le style, évoluent et se transforment. Un bon exemple de cela serait la figure du flâneur, figure benjaminienne qui a été reprise pour symboliser le passage du moderne au postmoderne, et qui est actuellement reprise par des penseurs qui, sans parler nécessairement de la fin du postmoderne, cherchent à mettre en valeur les transformations plus récentes. En effet, on peut concevoir que le postmoderne des années 1970 n’est pas le postmoderne d’aujourd’hui. De ce point de vue, on peut considérer que l’abandon du « postmoderne » pour l’ « hypermoderne » constitue tout simplement une manière pour Lipovetsky d’insister sur ces transformations, de mettre à jour les figures du quotidien. Car ces figures s’avèrent utiles pour tous ceux dont les travaux s’orientent vers la réception, la sociocritique, la phénoménologie ou l’herméneutique.

 

Sans argumenter pour ou contre la pertinence du postmoderne contre l’hypermoderne, j’aimerais passer en revue quelques éléments qui semblent revenir plusieurs fois dans les écrits postmodernes, et que Lipovetsky reprend pour insister sur leur transformation récente. On peut les considérer comme les éléments du style postmoderne, comme les traits de la figure de l’individu postmoderne.

 

Individualisme

Comme vous l’aurez constaté en lisant le texte, l’individualisme constitue un thème central chez Lipovetsky. Il s’agit cependant à la fois d’un trait de la postmodernité et de l’hypermodernité, avec toutefois des différences. Pour mieux comprendre ces différences, il est utile d’employer les disctinctions qu’effectue Michel Foucault dans Le souci de soi (1984) : « Il convient [...] de distinguer trois choses : l’attitude individualiste, caractérisée par la valeur absolue qu’on attribue à l’individu dans sa singularité, et par le degré d’indépendance qui lui est accordé par rapport au groupe auquel il appartient ou aux institutions dont il relève; la valorisation de la vie privée, c’est-à-dire l’importance reconnue aux relations familiales, aux formes de l’activité domestique et au domaine des intérêts patrimoniaux; enfin l’intensité des rapports à soi, c’est-à-dire des formes dans lesquelles on est appelé à se prendre soi-même pour objet de connaissance et domaine d’action, afin de se transformer, de se corriger, de se purifier, de faire son salut » (Foucault 2004, 739).

 

Pour Mafffesoli, c’est l’intensité des rapports à soi qui caractérise la postmodernité, mais il insiste que ce rapport à soi passe également par les autres : le souci de soi postmoderne est lié au tribalisme, le plaisir doit être partagé pour être complet (Maffesoli 1997, 46), idée que soulève également Foucault (Foucault 2004, 753). Le culte de soi, c’est-à-dire le fait de se cultiver soi-même, de prendre soin de soi, implique donc à la fois les rapports à soi et l’importance de la vie privée, des jeux, plaisirs et loisirs. Certes, les plaisirs sont éphémères : « [d]ans la postmodernité, le sujet se fait [...] l’inventeur de ses propres objets, objets qui ne durent que le temps de la pulsion et qui s’évanouissent par la suite » (Boisvert 1998, 62); mais ce caractère éphémère n’empêche qu’ils puissent être partagés. Ce qui a changé, pour Lipovetsky, c’est l’importance croissante de la première catégorie énoncée par Foucault, l’attitude individualiste, soit l’importance de l’individu par rapport au groupe. Si l’individu postmoderne est désenclavé et papillonne nonchalamment d’un noyau à l’autre, l’individu hypermoderne, quant à lui, fonctionne sur un autre mode : navigue sans arrêt les circuits et les réseaux, mais il navigue seul, et dans le but non pas seulement de se cultiver, mais d’avancer. Bien sûr, le souci de soi n’a pas disparu, mais il cohabite avec l’attitude individualiste, et l’individu passe ainsi d’un mode à l’autre : le flâneur est devenu « driveur », pour reprendre l’idée de Sherman Young (Young 2005). Pour Lipovetsky, cela signifie que l’individu postmoderne s’est tranformé en une autre figure, une figure hypermoderne plus réactive, dont la fluidité n’est plus une libération, mais une obligation.

 

Rapports au temps

Le rapport au temps constitue une autre thématique importante pour comprendre la postmodernité. Commençons par la pensée postmoderne de Lyotard. Dans l’extrait d’aujourd’hui, il mentionne ce que le « post- » du postmoderne sous-entend : une remise en question de la modernité précédente (Lyotard, 1988, 28). Cependant, comme l’a dit Émilie, il préfère explorer un rapport au temps plus complexe, selon lequel le postmoderne consiste non pas à construire à partir du passé, mais à se dégager entièrement du passé (Ibid., 31), afin d’écrire sur un nouveau plan d’immanence (Deleuze), qui peut ou non se perpétuer à l’avenir. Il s’agit donc d’un rapport au temps qui, d’une certaine manière, vit le passé comme non pas un tremplin, mais plutôt une palette.

 

Le rapport au temps contenu dans le style postmoderne (et non plus la pensée) est d’une certaine manière similaire. Il consiste en une volonté de vivre pour le présent. Le passé n’est pas renié, mais est également considéré comme une « boîte d’archives » dans laquelle on peut piocher des éléments divers (esthétiques, stylistiques, idéologiques) aussi bien modernes que prémodernes, et les combiner en patchwork personnalisé (Maffesoli 1997, 68). Le présent, quant à lui, est vécu sur le mode d’une « temporalité présentiste » (Lipovetsky 2004, 82), suivant un flottement euphorique. Le rapport au présent postmoderne consiste à considérer ce dernier comme le temps des loisirs, du jeu, de l’expérimentation et de la séduction, mais aussi de l’éphémère. Mais en 2004, Lipovetsky parle d’un « présentisme de deuxième génération » (Ibid., 87). Si le présentisme postmoderne consiste à jouir du présent, le présentisme hypermoderne consiste à profiter activement du présent – ce qui signifie que l’on redevient conscient de la fuite du temps, que l’éphémère n’est plus un choix vers la légèreté, mais un fardeau. Si le style postmoderne est libéré du temps, le style hypermoderne se retrouve à nouveau attelé au souci de l’avenir. C’est la chute après l’envol. Le carpe diem, cependant, n’a pas disparu totalement : l’individu hypermoderne n’est pas éternellement en train de courir après le temps. Au lieu de cela, il passe d’une temporalité à l’autre : il « ne se situe plus dans une temporalité et une spatialité uniques, mais dans un espace-temps à n dimensions, et [...] il navigue ainsi en permanence dans des temps et des lieux multiples » (Ascher 2004, 289). Ainsi, ce qui ce qui distingue la postmodernité de l’hypermodernité, c’est que dans cette dernière on trouve la coexistence des contraires et des opposés. L’hypermodernité serait donc une postmodernité complexifiée.

 

Le rôle des images et de l’imaginaire

Un dernier aspect dont se préoccupent les penseurs postmodernes est le rôle et l’évolution des images et de l’imaginaire, à la fois dans la recherche, dans l’art et dans la vie quotidienne. Chez Maffesoli, l’image permet une pensée qui dépassent les capacités du discours moderne : elle sert de support au mythe, défini comme « sentir commun » et ce faisant elle « relie les gens entre eux et relie au temps immémorial, tout en accentuant le vécu dans son actualité et sa quotidienneté même » (Maffesoli 1997, 101); l’image « permet de percevoir le monde et non de le représenter » (Ibid., 30). Le style postmoderne fonctionne donc sur le mode de l’image perçue, et plutôt que celui de l’analyse. Maffesoli parle d’un style qui serait esthétique et non politique, et il écrit que c’est l’irréel qui dorénavant structure le réel (Ibid., 125). Cette dernière idée se retrouve chez Arjun Appadurai, qui écrit dans Modernity at Large (1996) que l’imaginaire n’est plus contenu dans l’espace artistique, créatif ou mythique, mais qu’il participe à présent à la logique de la vie quotidienne (Appadurai 1996, 5); il oppose l’imaginaire au fantasme  et argumente que l’imaginaire, étant collectif par définition, permet de faire agir les collectivités (Ibid., 6-8).

 

Nous sommes donc passés de l’image à l’imaginaire. De là, il n’y à qu’un pas jusqu’au réenchentement des objets, idée que l’on trouve chez Lipovetsky. Lorsqu’il nous parle du postmoderne, il écrit que « [l]’univers de la consommation et de la communication de masse apparaît comme un rêve éveillé, un monde de séduction » (Lipovetsky 2004, 84). Il ne faut pas nécessairement interpréter cette phrase comme un constat cynique, mais plutôt comme une description de la manière dont l’individu postmoderne combat justement le nihilisme, en insufflant de l’affect dans ses actes de consommation et dans les objets qui l’entourent, leur conférant ainsi une valeur imaginaire (ce qui ne signifie pas qu’elle soit factice). Encore une fois, ce qui a changé depuis, c’est la hausse des préoccupations concernant la performance individuelle, le mélange de « normalisation technicienne et de déliaison sociale » (Ibid., 77), qui font que l’individu oscille entre ordre et désordre, concret et imaginaire, inquiétude et rêverie. Les objets sont tantôt des images affectives, tantôt les composantes d’une base de donnée qu’il nous faut naviguer.

 

Je terminerai en suggérant que c’est peut-être dans ce dernier aspect, celui des images et de l’imaginaire, que l’on peut trouver un point commun entre l’approche représentée par Lyotard et celle représentée Lipovetsky. En effet, je me suis un moment demandé si les deux approches étaient parallèles, mais irréconciliables : Lyotard traite de la posture postmoderne, et Lipovetsky de la condition postmoderne. D’un côté, la recherche, de l’autre, un phénomène collectif, pas toujours intellectuel. En effet, si la posture postmoderne de Lyotard consiste en un dégagement perpétuel de ce qui précède, il ne semble guère utile de penser la condition postmoderne de Lipovetsky en ces termes : en effet, le fait d’examiner une condition collective nécessite de la penser de manière chronologique, car un phénomène de société digne de ce nom constitue normalement une rupture avec ce qui précédait. C’est d’ailleurs ainsi que le postmoderne lui-même est né, en rompant avec la modernité. Ainsi, Lipovetsky a estimé qu’il y a eu rupture avec le postmoderne (ou sinon rupture, du moins éloignement considérable), ce qui légitime pour lui la création d’un nouveau terme.

 

Cependant, comme nous venons de le voir, les images existent comme concept et outil de réflexion aussi bien dans la pensée en elle-même que dans l’étude du quotidien. Il s’agit donc d’une voie qui mérite d’être explorée plus longuement si l’on désire concilier les deux approches que nous avons examinées aujourd’hui. En effet, l’étude du rôle des images permettrait, sans doute mieux que les autres points abordés, de faire le lien entre les deux perspectives, de lier la recherche au quotidien, et de traiter des deux sans avoir à se soucier de chronologie, ou de désuétude. Au lieu de cela, les images nous permettent de parler de fluctuations et d’évolutions, mais tout en demeurant dans le même paradigme imaginaire, qui fait partie de la recherche tout en aiguillonnant la figure de l’individu contemporain, quel que soit le nom qu’on lui octroie.

 

 

Bibliographie

 

Appadurai, Arjun. 1992. Modernity at Large: Cultural Dimensions of Globalization. Minneapolis: University of Minnesota Press.

Ascher, François. 2004. « Le future au quotidien : de la fin des routines à l’individualisation des espaces-temps quotidiens », dans L’individu hypermoderne, éd. Nicole Aubert. Ramonville : Éditions Érès, 273-290.

Boisvert, Yves. 1998. Le postmodernisme. Montréal : Boréal.

Foucault, Michel. 2004. Le souci de soi (extrait), dans Philosophie anthologie. Paris : Gallimard.

Lipovetsky, Gilles. 1983. L’ère du vide. Paris : Gallimard.

Lipovetsky, Gilles. 2004. Les temps hypermodernes. Paris : Grasset.

Lipovetsky, Gilles. 2006. Le bonheur paradoxal : Essai sur la société d’hyperconsommation. Paris : Gallimard.

Lyotard, Jean-François. 1988. « Réponse à la question qu’est-ce que le postmoderne », dans  Le postmoderne expliqué aux enfants. Paris : Éditions Gallilée, 13-32.

Maffesoli, Michel. 1997. La contemplation du monde : Figures du style communautaire. Paris : Éditions Grasset & Fasquelle.

Simmel, Georg. 1950. « The Metropolis and Mental Life », dans The Sociology of Georg Simmel. New York: Free Press, 409-424.

Young, Sherman. 2005. « Morphings and Ur-Forms: From Flâneur to Driveur », SCAN: Journal of Media Arts Culture, vol. 2, no 1 (avril 2005).

http://scan.net.au/scan/journal/display.php?journal_id=48

 

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