Extraits à lire :
- Jean-François Lyotard. « Réponse à la question qu’est-ce que le Postmoderne ? », dans Le postmoderne raconté aux enfants. Paris, Éditions Galilée, 1988, pp. 13-32.
- Gilles Lipovetsky. « Temps contre temps ou La société hypermoderne », dans Les temps hypermodernes, Paris, Grasset, 2004, pp. 69-93.
Présentation atelier
Le propos de cet atelier est d’ouvrir un dialogue. Un dialogue à partir duquel nous tenterons de proposer un regard, parmi d’autres, sur la façon dont la pensée postmoderne influence aujourd’hui la recherche.
Ce regard s’organise en deux temps. Dans un premier temps, nous travaillerons autour du texte de Jean-François Lyotard publié en 1982 dans la revue Critique « Réponse à la question qu’est-ce que le Postmoderne ? », afin de poser les grandes lignes - mais aussi les grandes idées reçues - de la pensée désignée comme postmoderne. Dans ce texte, en reprenant l’article tiré d’un discours de Jürgen Habermas sur « le projet de la modernité », Lyotard renverse les schémas communément attribués pour penser le postmodernisme et le modernisme non plus comme des projets en évolutions, mais comme un état, une situation portant en elle toute une histoire. Cette posture permet de comprendre les multiples champs investis par la pensée postmoderne. Lyotard décrit ainsi le postmodernisme comme une pensée dynamique s’opposant à la pensée dominante, c’est-à-dire comme un processus qui inscrit la vision du monde dans un mouvement constant entre postmodernité et modernité. Pour Lyotard, la pensée postmoderne n’est pas liée spécifiquement à une époque, c’est un dispositif qui va, au contraire, travailler à dépasser toute norme et tout cadre établi d’une société donnée. Ces propositions permettront d'envisager la pensée postmoderne et son influence pour la recherche dans une vision moins systématique.
Dans un second temps, nous focaliserons une vision différente à travers un extrait des Temps hypermodernes de Gilles Lipovetsky, paru en 2004. L’auteur y remet en question la pertinence actuelle du concept postmoderne, qui ferait selon lui « vaguement désuet ». Pour l’auteur, les mentalités associées au terme « postmoderne » ne sont plus dominantes dans les sociétés occidentales contemporaines, car celles-ci seraient plutôt « hypermodernes ». Ainsi, Lipovetsky va précisément à l’encontre de Lyotard, en reliant la condition postmoderne à une époque révolue et en considérant le postmoderne non pas comme une prise de position consciente, mais comme un état subi. Cependant, il semble que les deux penseurs considèrent le postmoderne dans des perspectives très différentes : la nuance se situe peut-être dans la distinction entre « postmodernisme » et « postmodernité », entre « pensée postmoderne » et « condition postmoderne ». Nous nous demanderons si un dialogue entre les deux approches est possible ou utile.
Exposés
Émilie Houssa
Commentaires sur
« Réponse à la question qu’est-ce que le postmoderne » de
Jean-François Lyotard.
Si
j’ai choisi ce texte, c’est parce qu’en répondant à un texte accusateur de Jürgen
Habermas, Jean-François Lyotard définit ici peut-être le plus clairement non
pas la condition postmoderne en générale, mais l’acte postmoderne radical et ce
à quoi il répond. Dans un premier temps, et d’une façon générale je dirais que
ce texte montre que le postmodernisme constitue une pensée et une action
concrète en réponse à deux états précis de l’idéologie occidentale
contemporaine : d’une part très généralement le constat d’un certain
relâchement dans la volonté et la possibilité d’expérimentation, et d’autre
part, plus précisément, l’idéologie moderne qui prône une pensée unitaire et
universelle, s’inscrivant nécessairement dans le progrès. La dynamique de ce
texte permet donc de comprendre les motivations qui sous-tendent la pensée
postmoderne mais aussi son application dans la recherche. Ce texte est riche et
compliqué car il me semble qu’il révèle la difficulté fondamentale qui nous
avons à réfléchir au postmoderne aujourd’hui. Pour Lyotard la pensée
postmoderne est une dynamique, une posture critique intemporelle. Et c’est
précisément cette posture critique qui va être investie par la recherche. Cependant, cette
proposition a été formulée à une époque bien précise à laquelle, bien souvent,
on rattache l’idée de postmodernisme.
La pensée postmoderne à laquelle la plus
grande partie des gens se réfère s’est développée en France dès les années 60 autour de figures comme Lacan,
Barthes ou Foucault. Ces différents penseurs mettent en avant la polysémie
comme principe radical de toute forme de communication. Ce principe dévoile
ainsi que le langage n’est pas porteur de la vérité mais d’une vérité. Plus
précisément, en 1979, avec La Condition postmoderne, Lyotard expose
clairement les différentes voies qui ont mené à la pensée postmoderne. Le point
auquel s’attache Lyotard pour montrer ce cheminement est la fin des
« grands récits » et ses conséquences sur les sciences, plus
exactement sur la façon de penser mais surtout de transmettre les sciences. La « fin des grands récits » représente la fin de la croyance
en ce qu’un récit scientifique ou historique puisse s’énoncer hors de tout
contexte (personne, lieu, époque).
1. Qu’est-ce que
le postmoderne ?
Dans l’avant propos du Partage du sensible, Jacques Rancière résume la démarche de Jean-François Lyotard. Pour lui, les textes de Lyotard sont ceux qui « marquent le mieux la façon dont « l’esthétique » a pu devenir, dans les vingt dernières années, le lieu privilégié où la tradition de la pensée critique s’est métamorphosée en pensée du deuil » (Rancière, 2000, p.8). Ces quelques lignes permettent de mieux saisir et synthétiser l’esprit de Lyotard quand il entreprend de répondre « à la question : qu’est-ce que le postmoderne ? ». En reprenant l’article tiré d’un discours de Jürgen Habermas sur « le projet de la modernité » : « La Modernité : un projet inachevé », paru dans le n°413 de Critique en 1981, Lyotard renverse les schémas de pensée communs pour penser le postmodernisme et le modernisme non plus comme des projets en évolutions mais comme un état, une situation portant en elle toute une histoire. Si Habermas semble poser le même postulat, en voulant faire « une enquête sur ce qu’il en est aujourd’hui de l’état d’esprit moderne » (Habermas, 1981, p.951), il cherche cependant à théoriser le postmodernisme en pensant l’idée de la modernité dans son histoire comme projet (en l’occurrence projet des Lumières inachevé). Lyotard renverse cette proposition en posant qu’une œuvre « ne peut devenir moderne que si elle est d’abord postmoderne. Le postmodernisme ainsi entendu n’est pas le modernisme à sa fin, mais à l’état naissant, et cet état est constant » (Lyotard, 1988, p.28). Avec cette proposition, Lyotard rend impossible toute pensée d’une unité moderne. Lyotard pense ainsi le postmodernisme comme multitude de propositions récurrentes. Ce faisant, il dénonce la théorie d’Habermas sur la modernité qui pose que « si la modernité a échoué, c’est en laissant la totalité de la vie se briser en spécialités indépendantes abandonnées à la compétence étroite des experts » (Lyotard, 1988, p.15). Dans cette optique Lyotard explose les champs d’analyse il prend tous les domaines en compte pour montrer l’impossible synthèse face à des représentations qui répondent à des environnements politiques, à une histoire esthétique propre et individuelle.
Pour Lyotard, le rapport de l’art à la réalité devient une expérimentation d’un réel en souffrance : « Le classicisme paraît interdit dans un monde où la réalité est si déstabilisée qu’elle ne donne pas matière à expériences, mais à sondage et expérimentation » (Lyotard, 1988, p.18). Face à des images multipliant les « effets de réalités », devenant purs fantasmes de réalisme et d’immédiateté, Lyotard pose l’art en interrogation face au réel et sa représentation, plus exactement, face à l’histoire de cette représentation. Pour Lyotard le postmodernisme ouvre l’ère du soupçon. Plus exactement, il ouvre une porte continuelle, un soupçon continuel à l’idéal ambiant du modernisme. L’art, l’œuvre deviennent problème et non plus solution. Face à l’utilisation de l’art comme arme politique, « quand le pourvoir se nomme parti » (avec un réalisme autoritaire) ou « quand le pouvoir se nomme capital » (avec un réalisme individualisme du n’importe quoi), Lyotard propose, à la suite d’Adorno, d’analyser l’art, et l’œuvre comme l’expression d’un manque, comme l’ouverture d’un gouffre.
Pour Théodore W. Adorno, « le contenu de vérité des œuvres fusionne avec le contenu critique », car il définit l’art moderne comme partant de « ce qui reste à faire » (Adorno, 1995, p.61).
« Les traces abandonnées dans le matériau et dans les procédures techniques auxquelles adhère toute œuvre qualitativement nouvelle sont des cicatrices, les points où les œuvres précédentes ont échoué. »
Ces traces, cette plaie forment le saisissement de la puissance critique d’une œuvre. L’œuvre d’art ouvre une plaie par la novation, c’est-à-dire en quoi, comment et pourquoi est-ce qu’elle peut constituer une force qui brise les catégories spéculatives dont elle provient ? Mais ce qu’il est important de comprendre, c’est que pour Adorno et, après lui, pour Lyotard dans cette action l’œuvre d’art est blessée par un idéal impossible à atteindre. L’acte critique des œuvres à venir va être alors de former une cicatrice autour et sur cette plaie. C’est dans ce geste critique que l’œuvre s’accomplie comme réelle. C’est également par cet acte qu’une œuvre est reliée à une autre : la seconde refermant par une cicatrice la plaie laissée par la première béante. L’histoire de l’art devient le saisissement de ce geste et de celui de « cicatrisation ». Elle s’organise autour de la compréhension de ces moments dialectiques qui déterminent son évolution : « l’unité de l’histoire est la figure dialectique d’une négation déterminée» (Adorno, 1995, p.61). C’est-à-dire que l’histoire de l’art se construit par les manques qui créent ces moments. Cette construction par manque met en place un autre point important : l’acte critique d’une œuvre réalise en lui-même l’histoire de l’art. « Il n’y a pas à nier la tradition de manière abstraite : il faut la critiquer de façon non naïve en fonction de la situation présente : c’est ainsi que le présent constitue le passé. » (Adorno, 1995, p.68) Pour Adorno, seul l’acte critique permet d’organiser l’histoire de l’art en représentant (rendre présent) une œuvre, et ce quelque soit son époque, à une pensée.
Lyotard poursuit, en effet, la réflexion d’Adorno dans la pensée du deuil, le deuil d’une représentation réaliste, le deuil d’une représentation finie. Et c’est là que se trouve pour lui la responsabilité de l’artiste. C’est-à-dire dans la proposition d’expérimentation, dans la révélation de l’irreprésentable. Et si, pour Lyotard (1988, p.24) « il n’y a pas de réalité sinon attestée par un consensus entre partenaire sur des connaissances et des engagements. (…) La modernité, de quelques époques qu’elle date, ne va jamais sans l’ébranlement de la croyance et sans la découverte du peu de réalité, associée à l’invention d’autres réalités ». Ainsi, reprenant la théorie du sublime d’Emmanuel Kant, Lyotard pose « l’informe, l’absence de forme, comme index possible de l’imprésentable » (Lyotard, 1988, p.26). Dans l’imprésentable, dans l’irreprésentable, Lyotard pense la place de l’artiste moderne face à l’histoire, face à l’événement historique. Dans cette perspective, il dénonce la volonté d’une pensée synthétique et unifiée de l’art comme « l’illusion transcendantale » qui « se paie au prix de la terreur » (Lyotard, 1988, p.32). La volonté d’unifié une pensée multiple, d’assister à la reconnaissance universelle d’un état d’esprit, d’un mode de vie, ce que Lyotard nomme « la nostalgie du tout », a engendré au XIXe et XXe siècle une multitude d’actions inhumaines (des guerres européennes et mondiales aux colonisations (et décolonisations)). Face à cela Lyotard définit le postmodernisme comme « ce qui dans le moderne allègue l’imprésentable dans la présentation elle-même; ce qui se refuse à la consolation des bonnes formes, ce qui s’enquiert de présentation nouvelles, non pas pour jouir mais pour mieux faire sentir qu’il y a l’imprésentable » (Lyotard, 1988, p.31). L’artiste devient philosophe, inventant ses règles et ses catégories, présentant son œuvre en recherche, l’œuvre et la pensée se font alors fragments d’histoire, « une guerre au tout », un « témoignage de l’imprésentable », « une activation des différends », un « sauvetage de l’honneur du nom » ! (Lyotard, 1988, p.32)
Le postmodernisme pour Lyotard est ainsi un
mouvement, une posture sans lieu ou époque déterminé mais une lute constante
qui vise à répondre, dès qu’il pointe, au « fantasme d’éteindre la
réalité » (Lyotard, 1988, p.32). Cette proposition de réponse à ce fantasme constitue
précisément le point qui permet de comprendre la pertinence qu’il y a saisir ce
type de pensée pour la recherche contemporaine. Dans « Réponse à la question
qu’est-ce que le postmoderne », Lyotard montre que l’œuvre d’art n’est pas
une solution mais l’ouverture d’un doute. La pensée postmoderne révèle et
travaille ce doute fondamental. Cette idée est pour moi une véritable posture
qui, comme le montre Lyotard, notamment avec La Condition Postmoderne, ne
s’applique pas seulement à l’art mais à toute forme de récit (qu’il soit
artistique, historique ou scientifique). La pensée postmoderne révèle que tout
texte ou toute œuvre ne seront jamais que des propositions en partage dépendant
de la lecture qui en sera faite. La posture postmoderne met ainsi en avant la
responsabilité du lecteur ou du spectateur devant tout œuvre ou tout texte. Cet
angle d’approche est, je pense, l’axe fondamental pour réfléchir à l’impact
concret de l’investissement de la pensée postmoderne dans, par et pour la
recherche.
2. La posture postmoderne en recherche
Pour Lyotard, la pensée postmoderne se révèle, avant tout, comme l’expression de la recherche des instabilités. Son objectif premier serait donc de donner à voir ces instabilités constantes qui construisent notre quotidien effectif et réflexif. Plus généralement, le langage est perçu comme « guerre à mener », notamment à travers les jeux de langage. Le langage est une construction sociale, déterminant toute pensée, qui doit être déconstruite. Le langage se fait le révélateur d’une pensée, d’un mode conceptuel, il dégage en lui-même un premier point de vue tout aussi important que l’idée exposée. Pour Lyotard, « parler est combattre » (2005, p.23). Cette pensée sur le langage ouvre de nombreuses voies pour la recherche. Depuis les années 90, l’investissement de la pensée postmoderne en recherche est en plein essor avec un groupe bien formé aux Etats-Unis (Denzin et Lincoln, Bochner et Ellis, Richardson et St Pierre), un autre groupe de travail en Scandinavie (Alvensson, Skoldberg) et un groupe de chercheurs sur la côte ouest canadienne avec le artographie (Irwin, Bickel) Tous ont des approches très différentes mais ont une vision commune. Cette vision commune se synthétise dans la volonté générale de repenser l’impact, la définition et l’utilisation du langage. Cette volonté est elle-même liée à une idée plus générale qui propose de transformer le rapport à l’écriture dans les sciences.
Le postmodernisme en recherche permet de contrer une
idée dominante qui voit la recherche comme positiviste et la méthodologie comme
quantitative Ces définissions rejettent tout un pan de la recherche en mettant
de côté une série de pensées et de populations (notamment les théories
féministes, queer, postcoloniales, postructurales). La posture postmoderne permet
de porter et de mettre en lumière des interrogations et des populations souvent
délaissées par la recherche traditionnelle. Car les pensées postmodernes investies
par la recherche ne proposent pas seulement une méthodologie, mais avant tout
une posture épistémologique, un espace d’échange et d’analyse souple et ouvert
qui permet de donner une voix à des pensées et des théories qui n’entrent pas
dans les cadres académiques établis. En référence à Michel Foucault, les
chercheurs postmodernes montrent la nécessité de ne pas penser une seule vérité
d’une seule manière. Cette idée s’appuie sur une question fondamentale pour la
recherche: celle de la place de l’autre. Qui est l’autre dans la recherche et,
à plus forte raison, dans la recherche en science humaine ? Qui est
l’autre et comment le montrer, lui donner une voix au sein même de la
recherche ?
Pour rendre visible ce questionnement, à
défaut d’y répondre, les recherches s’inspirant de la pensée postmoderne posent
un principe radical découlant de cette pensée : le pluralisme. Pour
Alvesson et Sköldberg (2000) ce principe de pluralisme constitue le fondement
de toute posture postmoderne face et pour la recherche. Selon eux, il n’y a pas
à proprement parler de méthode postmoderne. Ce qui va définir une posture postmoderne,
ce sont un certain nombre de structures intellectuelles interprétées comme de
véritables questions face à la recherche, mais plus généralement face au savoir
et la transmission de ce savoir. Ces structures ont permis à des chercheurs de définir une posture qui ouvre de nouvelles
voies pour la recherche. Ces nouvelles voies découlent de principes, en plus du pluralisme, évoqués par Lyotard dans
La Condition postmoderne, comme les jeux de langage, le refus du
consensus ou la recherche des instabilités. Ces principes reprennent l’idée que
la frontière entre un fait et sa représentation est devenue (tout du moins
s’affirme) floue, le lecteur a un rôle capital à jouer dans la recherche et le
texte doit rester ouvert à différentes interprétations.
Ces idées, qui
remettent en cause le langage même comme évidence et qui se résument dans le
principe de polysémie, constituent l’un des apports fondamentaux de la pensée
postmoderne pour la recherche. Ces apports, comme les principes de la pensée
postmoderne sont multiples. Ainsi, pour
beaucoup de chercheurs postmodernes la pensée postmoderne leur permet de
comprendre que les fondations de l’épistémologie traditionnelle étaient
faillibles. L’idée radicale ici c’est que le langage n’est plus perçu comme
univoque, mais au contraire comme métaphorique, ambivalent, évasif et
constitutif d’un point de vue culturel, social et politique.
L’investissement des discours (en recherche ou
ailleurs) par la posture postmoderne semble avoir une portée politique
radicale. Les discours pensés par Foucault deviennent un lieu d’échange premier
mais aussi un lieu d’exploration et de lutte. Dans cette perspective, le langage
ne reflète pas une réalité sociale, il produit un sens et crée littéralement
cette réalité. Ainsi, pour Foucault, nous sommes condamnés à donner du sens
mais le fait de mettre en avant ce sens, déterminé et déterminant de tout
discours, devient une véritable posture politique. Dans cette dynamique,
l’attitude postmoderne ne peut pas se détacher d’une certaine critique sociale
et politique. Les postures postmodernes reposent nécessairement sur une prise
de conscience, une responsabilité face aux discours quotidiens.
Pour résumer, trois grandes postures des chercheurs
dits postmodernes sont désignées par Alvesson et Sköldberg (2000, p. 184) sous
les termes d’introspection, d’interprétation anti-objective et de
déconstruction. Ces trois postures vont regrouper différents principes de
recherche et de transmission de recherche qui visent tous le même
objectif : replacer la recherche non seulement vis-à-vis de sa structure
et de son contexte mais aussi au regard de contradictions internes et externes
qui la situent, la déterminent et la relativisent. Cet ensemble vise à mettre
en avant un point de vue mais aussi des ambivalences, des différences et des
divergences, qui construisent le projet afin de montrer la nécessité de
relativiser constamment l’autorité du chercheur en la mettant en rapport avec
d’autres voix. Les textes qui se revendiquent du postmodernisme s’opposent,
dans cette perspective, à toute méthode totalisante. Les textes postmodernes
jouent alors plus sur l’ouverture, les interprétations parallèles, différentes
perspectives et les métaphores.
Cet important mouvement critique est, cependant, sans
cesse nié par des rapports officiels qui visent à mettre en place un système
centralisé découlant d’une même pensée et d’une même méthodologie. Ces systèmes
sont analysés, toujours en référence à Foucault, comme des « pouvoirs
disciplinés » qui font de la recherche un outil supplémentaire de contrôle
et d’exclusion. Face à cette situation l’investissement du postmodernisme par
et pour une posture de recherche semble donc nécessaire. Beaucoup de chercheurs
continuent et continueront à s’opposer à ce type de recherche. D’une manière
générale, les systèmes d’éducation ne sont pas vraiment enclins à faire entrer
ces postures dans leur vision et description de la recherche. Cette attitude
est notamment due à la difficulté qu’il y a à saisir « l’essence » du
postmodernisme. Par principe le postmodernisme ne s’affirme pas comme une
catégorie ou une vision du monde, au contraire, il ouvre la voie à la
multitude. Cette multitude est souvent jugée comme du relativisme extrême qui
ne permet de poser ni des fondements pour la recherche, ni de validité
effective pour les recherches menées sous cet angle d’approche. Cependant, la
richesse et la force des postures postmodernes investies par la recherche se
trouvent justement dans un entre-deux, une impossibilité, un défaut (positif)
de catégorisation.
Toute solution n’est pas bonne et tout niveau
n’est pas équivalent avec les autres, mais ce que veut mettre en avant la
pensée postmoderne, c’est la nécessaire localisation de certains
problèmes, de certaines questions. Bien des interrogations ne peuvent pas être
traitées de façon générale, en suivant des méthodes uniformisées et gérées par
un système central qui formate la vision, la portée et la place de la recherche
au sein d’une société. Le postmodernisme est difficile à définir, son
investissement par la recherche est multiple et c’est précisément cet ensemble
qui permet de proposer une recherche capable de produire un savoir différent
mais aussi, et surtout, capable de produire différemment un savoir (St Pierre,
2000, p. 27).
Références
- Adorno, T.W. (1995). Théries esthétique (Asthetische Theorie), traduit de l’allemand par
Marc Jimenez, Klincksieck, Mayenne
(France) : Klincksieck.
- Alvesson, M. et Sköldberg, K. (2000). Reflexive methodology. New vistas for
qualitative research. London : Sage Publication.
- Bochner, A.P. et Ellis, C.S. (1999). Which way to turn? Journal of contemporary
Ethnography. 28. 485-499.
- Habermas, J. (1981). « La
Modernité : Projet inachevé », in Critique
n° 413.
- Lyotard, J-F. (1988), « Réponse à la
question qu’est-ce que le postmoderne », dans Le Postmoderne expliqué
aux enfants, Paris : éditions Galilée, pp.13-32. Reprise du
texte : (1982). « Réponse à la question qu’est-ce que le
Postmoderne ? », in Critique
n°419.
- Lyotard, J-F. (2005). La Condition Postmoderne. Paris : Editions de Minuit.
- Rancière, J. (2000). Le Partage du sensible esthétique et politique, Paris : La
Fabrique éditions.
- Richardson, L. et Adams St. Pierre, E. (2005). Writing : A method of inquiry. Dans N. Denzin et S. Lincoln (Dir.), Handbook of Qualitative Research (p. 959-978). Sage Publication.
- St Pierre, E.A. (2000). The Call for
Intelligibility in Postmodern Educational Research. Educational Researcher.
29. 25-28.
« Temps contre temps ou la société
hypermoderne » de Gilles Lipovetsky
J’ai choisi ce texte car il parle de la
postmodernité dans une perspective tout autre que celle qu’adopte Lyotard. Ce
qui m’intéresse, ce sont moins les conclusions de Lipovetsky, à savoir que le
postmoderne serait désuet (ce avec quoi je ne suis pas nécessairement
d’accord), mais plutôt la démarche qui le mène à cette conclusion, et qui
découle de sa conception du postmoderne, ou plutôt de la postmodernité. En
effet, il s’agit d’une conception qui est assez répandue dans certains domaines
de recherche, dont les études culturelles et la sociologie, et qui mérite donc
d’être addressée. Ainsi, je me propose non pas de faire l’apologie de la prise
de position de Lipovetsky contre l’utilité du terme « postmoderne »,
mais plutôt de voir comment ce texte problématise ce terme dans une certaine
optique. Je vais commencer par résumer un peu les idées principales de Lipovetsky, en me
concentrant dans un deuxième temps sur sa démarche. Je terminerai en évoquant
quelques traits principaux du postmoderne qui sont mis en valeur par ce type de
démarche. Je me référerai au travail de Lipovetsky, certes, mais aussi à
d’autres auteurs postmodernes.
Le postmoderne comme
phénomène collectif et intime
Il faut savoir que Lipovetsky a lui-même écrit
sur la postmodernité, notamment dans L’ère
du vide (1983). Tandis que Lyotard, comme nous venons de le voir, considère
le postmodernisme comme une prise de position dans le domaine de la pensée,
Lipovetsky s’intéresse plutôt à la condition postmoderne en tant que phénomène
de société et de culture, vécu par les individus. En effet, le postmoderne
n’est pas uniquement une optique méthodologique, mais trouve sa source dans des
événements et évolutions bien réels : en effet, Lyotard lui-même considère
que le postmoderne est lié aux changements concernant le social, la science, le
politique, etc, qui ont mené à des changements de mentalité. Je me permets de
faire un très rapide résumé de ces changements (que vous connaissez
certainement) (Boisvert 1998, 21-36) : pour le politique, on cite des conflits
mondiaux et une prolifération de conflits locaux médiatisés, ainsi que la
décolonisation, autant de crises qui minent la confiance générale; pour la
science, on parle de découvertes dont les bienfaits sont de plus en plus
ambigus, quand les résultats ne sont pas carrément catastrophiques (comme dans
le cas de la bombe atomique). L’aspect socio-culturel, quant à lui, est lié à
l’économique, c’est-à-dire à la mise au point de la production de masse, qui
conduit à l’avènement de la société de consommation (Lipovetsky 2006, 29-31). Ceci,
en retour, mène à une culture de consommation, soit à un hédonisme général, qui
lui-même conduit à une prolifération des goûts, des choix, des opinions, des
modes de vie – bref, au relativisme et à une certaine tolérance de la
différence et de l’autre. Ce relativisme et cette tolérance sont également aidés
par le développement de la communication et des réseaux médiatiques
internationaux, qui permettent de rapprocher le lointain. Ce schéma est certes
grossier et incomplet, mais il permet d’entrevoir l’enchevêtrement de réalités
qui a conduit à la postmodernité. Ainsi, la postmodernité est une affaire à la
fois intime et collective, qui concerne chaque membre des sociétés dites
développées.
Pour Lipovetsky, la postmodernité a été vécue
par l’individu comme un soulagement, une libération des carcans politiques,
sociaux et culturels. Il est vrai que, déjà dans L’ère du vide, il parle d’un individu postmoderne qui serait
déstabilisé par l’hyperchoix que la culture de consommation lui offre. En
d’autres termes, l’absence de carcans a pu mener à une trop grande fluidité,
créant une incertitude : « Ce sentiment d’insécurité serait donc le prix
que l’individu postmoderne doit payer pour se libérer du fardeau du
dogmatisme » (Boisvert 1998, 61). On voit ici déjà un signe précurseur du
constat que fait Lipovetsky aujourd’hui, à savoir que l’individu contemporain
(« hypermoderne », comme il l’appelle) serait caractérisé par une
anxiété certaine. Néanmoins, dans
les temps postmodernes, ce sentiment aurait été contré par une attitude
présentiste. Lipovetsky parle ainsi d’une « conscience plus optimiste que
pessimiste, un esprit du temps dominé par l’insouciance de l’avenir, composant
un carpe diem tout à la fois contestataire et consumériste » (Lipovetsky
2004, 87). Il diffère en ce sens de Lyotard, en considérant le postmoderne comme
une quête de plaisir, qui s’oppose néanmoins aux divers dogmatismes.
Bref, le postmoderne consiste ici en un état
vécu, une condition collective qui à la fois affecte et est constituée par les
actions et idées de chacun. C’est en tant que tel que Lipovetsky s’autorise à
proclamer que le terme est devenu désuet, en ce sens qu’il ne décrit plus la
condition contemporaine de manière satisfaisante. Lipovetsky remplace donc le
« postmoderne » par « l’hypermoderne », sujet principal du
reste de son ouvrage. Cependant, j’aimerais éviter de trop parler
d’hypermodernité, étant donné qu’il ne s’agit pas du thème de cet atelier.
J’aimerais plutôt continuer à me concentrer sur la démarche de Lipovetsky, telle
qu’appliquée aussi bien au postmoderne qu’à l’hypermoderne.
L’importance du style
Cette démarche peut paraître quelque peu
nébuleuse et généraliste dans l’extrait que je vous ai proposé; mais il faut savoir que Les temps hypermodernes sont principalement un prélude à l’ouvrage
suivant de Lipovetsky, Le bonheur paradoxal :
Essai sur la société d’hyperconsommation. Dans cet ouvrage, Lipovetsky
continue d’explorer le passage de la postmodernité à l’hypermodernité, en se
basant sur de nombreux exemples, situations et phénomènes collectifs, qu’il
interprète comme des symptômes d’un mouvement général. La démarche relève donc
d’une phénoménologie basée sur l’observation sociologique. C’est loin d’être
une démarche innovatrice : en effet, on rencontre les mêmes principes,
appliqués différemment, à différentes époques. Déjà au début du XXe siècle
(pour ne pas remonter trop en arrière), Georg Simmel propose une démarche
similaire, par exemple dans son essai « La métropole et la vie
mentale » (1903), où il analyse la modernité à travers les effets des
grandes villes sur le comportement psychique et affectif des citadins. De la
même manière, à la fin du XXe siècle, Michel Maffesoli se penche sur la
postmodernité dans La contemplation du
monde : Figures du style communautaire (1993), où il effectue une
analyse du style postmoderne, notion sur laquelle j’aimerais m’attarder un peu
plus. Dans le sens où Maffesoli l’entend, le « style » est une notion
qui dépasse l’individu ou une discipline en particulier, dans la mesure où l’on
peut considérer que « le style d’un homme, ou d’un groupe donné, n’[est]
que la cristallisation de l’époque où ils [vivent] » (Maffesoli 1997, 25).
Le style, pour Maffesoli, s’observe non seulement dans les productions
artistiques et culturelles, mais dans le détail (Ibid. 118) que l’on grossit à
la loupe (Ibid. 32), dans les comportements individuels dont le « ruissellement »
(Ibid. 133) devient un phénomène collectif. Il ajoute que la notion de style
peut s’avérer particulièrement utile pour les sociétés complexes, c’est-à-dire
postmodernes, dont les phénomènes socio-culturels sont autant de fragments qui
se chevauchent et se mêlent : « Dans ce cas, le style peut être
compris comme le ‘principe d’unité’, ce qui unit, en profondeur, la diversité
des choses. Le rôle de lien, que l’on attribue au style, est d’autant plus
utile que la fragmentation, l’hétérogénéisation est plus importante. [...] [L]e
style [...] lie ‘en pointillé’ les divers éléments de la réalité sociale »
(Ibid., 25).
À première vue, on peut penser que cette
conception du style comme agent unifiant, comme porteur du sens d’une époque et
comme outil pour extraire ce sens, va à l’encontre de la conception du
postmoderne de Lyotard, qui consiste à refuser d’unir les éléments de la pensée
et de la vie quotidienne « en un tout organique » (Lyotard 1988, 16).
Cependant, la notion de style permet d’incorporer toutes les fluctuations, les
modes, les contradictions, les évolutions qui font partie de toute situation de
vie et de toute culture : le style est un processus, et non un état. Il se
prête à l’étude de la postmodernité, car il permet de relier des éléments et
des catégories que la pensée moderne avait séparés et classés (Ibid., 27). Il
n’est donc pas contradictoire de parler de style postmoderne, pas plus que
d’utiliser le terme « postmoderne » pour désigner ce mouvement
complexe, multiforme et changeant qui touche à tant d’aspects de la pensée et
de la vie, et qui est le thème de notre atelier aujourd’hui. Comme dit
Lipovetsky : « il fallait bien donner un nom à cette formidable
transformation » (Lipovetsky 2004, 70).
Or, dans notre extrait, Lipovetsky estime que
ce nom ne suffit plus, car le style a trop évolué. La conclusion peut évidement
se discuter, notamment parce que la notion de style a le « défaut »
d’être sujette aux interprétations. Ainsi, dans Le bonheur paradoxal, Lipovetsky examine différentes figures qui
pourraient vraisemblablement être emblématiques pour les temps contemporains,
et renvoyer ainsi à l’individu d’aujourd’hui. Il rejette successivement Pénia
(la douleur), Dionysos (l’enthousiasme), Superman (la performance), Némésis
(l’envie) et Homo Felix (le bonheur), figures qui, selon lui, ne contiennent
que partiellement la réalité contemporaine; il ne finit par retenir que
Narcisse. Mais il est toujours possible de donner plusieurs visages à
l’individu contemporain, d’autant que les figures, comme le style, évoluent et
se transforment. Un bon exemple de cela serait la figure du flâneur, figure
benjaminienne qui a été reprise pour symboliser le passage du moderne au
postmoderne, et qui est actuellement reprise par des penseurs qui, sans parler
nécessairement de la fin du postmoderne, cherchent à mettre en valeur les
transformations plus récentes. En effet, on peut concevoir que le postmoderne
des années 1970 n’est pas le postmoderne d’aujourd’hui. De ce point de vue, on
peut considérer que l’abandon du « postmoderne » pour l’
« hypermoderne » constitue tout simplement une manière pour
Lipovetsky d’insister sur ces transformations, de mettre à jour les figures du
quotidien. Car ces figures s’avèrent utiles pour tous ceux dont les travaux
s’orientent vers la réception, la sociocritique, la phénoménologie ou
l’herméneutique.
Sans argumenter pour ou contre la pertinence du
postmoderne contre l’hypermoderne, j’aimerais passer en revue quelques éléments
qui semblent revenir plusieurs fois dans les écrits postmodernes, et que
Lipovetsky reprend pour insister sur leur transformation récente. On peut les
considérer comme les éléments du style postmoderne, comme les traits de la
figure de l’individu postmoderne.
Individualisme
Comme vous l’aurez constaté en lisant le texte,
l’individualisme constitue un thème central chez Lipovetsky. Il s’agit
cependant à la fois d’un trait de la postmodernité et de l’hypermodernité, avec
toutefois des différences. Pour mieux comprendre ces différences, il est utile
d’employer les disctinctions qu’effectue Michel Foucault dans Le souci de soi (1984) : « Il
convient [...] de distinguer trois choses : l’attitude individualiste,
caractérisée par la valeur absolue qu’on attribue à l’individu dans sa
singularité, et par le degré d’indépendance qui lui est accordé par rapport au
groupe auquel il appartient ou aux institutions dont il relève; la valorisation
de la vie privée, c’est-à-dire l’importance reconnue aux relations familiales,
aux formes de l’activité domestique et au domaine des intérêts patrimoniaux;
enfin l’intensité des rapports à soi, c’est-à-dire des formes dans lesquelles
on est appelé à se prendre soi-même pour objet de connaissance et domaine
d’action, afin de se transformer, de se corriger, de se purifier, de faire son
salut » (Foucault 2004, 739).
Pour Mafffesoli, c’est l’intensité des rapports
à soi qui caractérise la postmodernité, mais il insiste que ce rapport à soi
passe également par les autres : le souci de soi postmoderne est lié au
tribalisme, le plaisir doit être partagé pour être complet (Maffesoli 1997,
46), idée que soulève également Foucault (Foucault 2004, 753). Le culte de soi,
c’est-à-dire le fait de se cultiver soi-même, de prendre soin de soi, implique
donc à la fois les rapports à soi et l’importance de la vie privée, des jeux,
plaisirs et loisirs. Certes, les plaisirs sont éphémères : « [d]ans
la postmodernité, le sujet se fait [...] l’inventeur de ses propres objets,
objets qui ne durent que le temps de la pulsion et qui s’évanouissent par la
suite » (Boisvert 1998, 62); mais ce caractère éphémère n’empêche qu’ils
puissent être partagés. Ce qui a changé, pour Lipovetsky, c’est l’importance
croissante de la première catégorie énoncée par Foucault, l’attitude
individualiste, soit l’importance de l’individu par rapport au groupe. Si
l’individu postmoderne est désenclavé et papillonne nonchalamment d’un noyau à
l’autre, l’individu hypermoderne, quant à lui, fonctionne sur un autre mode :
navigue sans arrêt les circuits et les réseaux, mais il navigue seul, et dans
le but non pas seulement de se cultiver, mais d’avancer. Bien sûr, le souci de
soi n’a pas disparu, mais il cohabite avec l’attitude individualiste, et
l’individu passe ainsi d’un mode à l’autre : le flâneur est devenu
« driveur », pour reprendre l’idée de Sherman Young (Young 2005). Pour
Lipovetsky, cela signifie que l’individu postmoderne s’est tranformé en une
autre figure, une figure hypermoderne plus réactive, dont la fluidité n’est
plus une libération, mais une obligation.
Rapports au temps
Le rapport au temps constitue une autre
thématique importante pour comprendre la postmodernité. Commençons par la
pensée postmoderne de Lyotard. Dans l’extrait d’aujourd’hui, il mentionne ce
que le « post- » du postmoderne sous-entend : une remise en
question de la modernité précédente (Lyotard, 1988, 28). Cependant, comme l’a
dit Émilie, il préfère explorer un rapport au temps plus complexe, selon lequel
le postmoderne consiste non pas à construire à partir du passé, mais à se
dégager entièrement du passé (Ibid., 31), afin d’écrire sur un nouveau plan
d’immanence (Deleuze), qui peut ou non se perpétuer à l’avenir. Il s’agit donc
d’un rapport au temps qui, d’une certaine manière, vit le passé comme non pas
un tremplin, mais plutôt une palette.
Le rapport au temps contenu dans le style
postmoderne (et non plus la pensée) est d’une certaine manière similaire. Il
consiste en une volonté de vivre pour le présent. Le passé n’est pas renié, mais
est également considéré comme une « boîte d’archives » dans laquelle
on peut piocher des éléments divers (esthétiques, stylistiques, idéologiques)
aussi bien modernes que prémodernes, et les combiner en patchwork personnalisé
(Maffesoli 1997, 68). Le présent, quant à lui, est vécu sur le mode d’une
« temporalité présentiste » (Lipovetsky 2004, 82), suivant un
flottement euphorique. Le rapport au présent postmoderne consiste à considérer
ce dernier comme le temps des loisirs, du jeu, de l’expérimentation et de la
séduction, mais aussi de l’éphémère. Mais en 2004, Lipovetsky parle d’un
« présentisme de deuxième génération » (Ibid., 87). Si le présentisme
postmoderne consiste à jouir du présent, le présentisme hypermoderne consiste à
profiter activement du présent – ce
qui signifie que l’on redevient conscient de la fuite du temps, que l’éphémère
n’est plus un choix vers la légèreté, mais un fardeau. Si le style postmoderne
est libéré du temps, le style hypermoderne se retrouve à nouveau attelé au
souci de l’avenir. C’est la chute après l’envol. Le carpe diem, cependant, n’a
pas disparu totalement : l’individu hypermoderne n’est pas éternellement
en train de courir après le temps. Au lieu de cela, il passe d’une temporalité
à l’autre : il « ne se situe plus dans une temporalité et une
spatialité uniques, mais dans un espace-temps à n dimensions, et [...] il
navigue ainsi en permanence dans des temps et des lieux multiples »
(Ascher 2004, 289). Ainsi, ce qui ce qui distingue la postmodernité de
l’hypermodernité, c’est que dans cette dernière on trouve la coexistence des contraires
et des opposés. L’hypermodernité serait donc une postmodernité complexifiée.
Le rôle des images et
de l’imaginaire
Un dernier aspect dont se préoccupent les
penseurs postmodernes est le rôle et l’évolution des images et de l’imaginaire,
à la fois dans la recherche, dans l’art et dans la vie quotidienne. Chez
Maffesoli, l’image permet une pensée qui dépassent les capacités du discours
moderne : elle sert de support au mythe, défini comme « sentir
commun » et ce faisant elle « relie les gens entre eux et relie au
temps immémorial, tout en accentuant le vécu dans son actualité et sa
quotidienneté même » (Maffesoli 1997, 101); l’image « permet de
percevoir le monde et non de le représenter » (Ibid., 30). Le style
postmoderne fonctionne donc sur le mode de l’image perçue, et plutôt que celui
de l’analyse. Maffesoli parle d’un style qui serait esthétique et non
politique, et il écrit que c’est l’irréel qui dorénavant structure le réel (Ibid.,
125). Cette dernière idée se retrouve chez Arjun Appadurai, qui écrit dans Modernity at Large (1996) que
l’imaginaire n’est plus contenu dans l’espace artistique, créatif ou mythique,
mais qu’il participe à présent à la logique de la vie quotidienne (Appadurai
1996, 5); il oppose l’imaginaire au fantasme et argumente que l’imaginaire, étant collectif par
définition, permet de faire agir les collectivités (Ibid., 6-8).
Nous sommes donc passés de l’image à
l’imaginaire. De là, il n’y à qu’un pas jusqu’au réenchentement des objets,
idée que l’on trouve chez Lipovetsky. Lorsqu’il nous parle du postmoderne, il
écrit que « [l]’univers de la consommation et de la communication de masse
apparaît comme un rêve éveillé, un monde de séduction » (Lipovetsky 2004,
84). Il ne faut pas nécessairement interpréter cette phrase comme un constat
cynique, mais plutôt comme une description de la manière dont l’individu
postmoderne combat justement le nihilisme, en insufflant de l’affect dans ses
actes de consommation et dans les objets qui l’entourent, leur conférant ainsi
une valeur imaginaire (ce qui ne signifie pas qu’elle soit factice). Encore une
fois, ce qui a changé depuis, c’est la hausse des préoccupations concernant la
performance individuelle, le mélange de « normalisation technicienne et de
déliaison sociale » (Ibid., 77), qui font que l’individu oscille entre
ordre et désordre, concret et imaginaire, inquiétude et rêverie. Les objets
sont tantôt des images affectives, tantôt les composantes d’une base de donnée
qu’il nous faut naviguer.
Je terminerai en suggérant que c’est peut-être
dans ce dernier aspect, celui des images et de l’imaginaire, que l’on peut
trouver un point commun entre l’approche représentée par Lyotard et celle représentée
Lipovetsky. En effet, je me suis un moment demandé si les deux approches
étaient parallèles, mais irréconciliables : Lyotard traite de la posture
postmoderne, et Lipovetsky de la condition postmoderne. D’un côté, la
recherche, de l’autre, un phénomène collectif, pas toujours intellectuel. En
effet, si la posture postmoderne de Lyotard consiste en un dégagement perpétuel
de ce qui précède, il ne semble guère utile de penser la condition postmoderne
de Lipovetsky en ces termes : en effet, le fait d’examiner une condition
collective nécessite de la penser de manière chronologique, car un phénomène de
société digne de ce nom constitue normalement une rupture avec ce qui
précédait. C’est d’ailleurs ainsi que le postmoderne lui-même est né, en
rompant avec la modernité. Ainsi, Lipovetsky a estimé qu’il y a eu rupture avec
le postmoderne (ou sinon rupture, du moins éloignement considérable), ce qui
légitime pour lui la création d’un nouveau terme.
Cependant, comme nous venons de le voir, les
images existent comme concept et outil de réflexion aussi bien dans la pensée
en elle-même que dans l’étude du quotidien. Il s’agit donc d’une voie qui
mérite d’être explorée plus longuement si l’on désire concilier les deux
approches que nous avons examinées aujourd’hui. En effet, l’étude du rôle des
images permettrait, sans doute mieux que les autres points abordés, de faire le
lien entre les deux perspectives, de lier la recherche au quotidien, et de
traiter des deux sans avoir à se soucier de chronologie, ou de désuétude. Au
lieu de cela, les images nous permettent de parler de fluctuations et d’évolutions,
mais tout en demeurant dans le même paradigme imaginaire, qui fait partie de la
recherche tout en aiguillonnant la figure de l’individu contemporain, quel que
soit le nom qu’on lui octroie.
Bibliographie
Appadurai, Arjun. 1992. Modernity at Large: Cultural Dimensions of Globalization. Minneapolis: University of Minnesota Press.
Ascher, François.
2004. « Le future au quotidien : de la fin des routines à
l’individualisation des espaces-temps quotidiens », dans L’individu hypermoderne, éd. Nicole Aubert. Ramonville :
Éditions Érès, 273-290.
Boisvert, Yves. 1998.
Le postmodernisme. Montréal :
Boréal.
Foucault, Michel.
2004. Le souci de soi (extrait), dans
Philosophie anthologie. Paris :
Gallimard.
Lipovetsky, Gilles.
1983. L’ère du vide. Paris :
Gallimard.
Lipovetsky, Gilles.
2004. Les temps hypermodernes.
Paris : Grasset.
Lipovetsky, Gilles.
2006. Le bonheur paradoxal : Essai
sur la société d’hyperconsommation. Paris : Gallimard.
Lyotard, Jean-François.
1988. « Réponse à la question qu’est-ce que le postmoderne »,
dans Le postmoderne expliqué aux enfants. Paris : Éditions
Gallilée, 13-32.
Maffesoli, Michel.
1997. La contemplation du monde :
Figures du style communautaire.
Paris : Éditions Grasset & Fasquelle.
Simmel, Georg. 1950. « The Metropolis and Mental Life », dans The Sociology of Georg Simmel. New York: Free Press, 409-424.
Young, Sherman. 2005. « Morphings and Ur-Forms: From Flâneur to Driveur », SCAN: Journal of Media Arts Culture, vol. 2, no 1 (avril 2005).
http://scan.net.au/scan/journal/display.php?journal_id=48

