- Extrait : Saint-Martin, Lori, "L'écriture au féminin peut-elle changer le monde?", dans Contre-Voix, Essais de critique au féminin, Nuit Blanche Éditeur, 1997, p. 37-51.
- Extrait : Encyclopedia Aestethics, vol 2. Éd. Michael Kelly, New-York, Oxford, Oxford University Press, 1998, p. 287-297.
Résumé - Idées principales
« L’écriture au féminin peut-elle changer le monde? », de Lori Saint-Martin, dans Contre-Voix, essais de critique au féminin, Nuit Blanche Éditeurs, 1997.
Commentaire
de Christina Jürges
L’idée générale de l’article est la détermination de la place du féminin dans les œuvres littéraires et dans le champ de la littérature. Comme les opinions diffèrent beaucoup quand il est question de la place du féminin, ce texte peut être regardé comme une excellente base de discussion. Saint-Martin y donne des exemples du passé concernant le rôle du féminin dans le domaine de la littérature tout en évoquant plusieurs points de critique. Ainsi, elle constate à la page 39 : « L’humanité est masculin ». Qu’est-ce qu’elle veut donc dire par cette énonciation? En fait, Saint-Martin explique que les grands récits du passé excluent les femmes comme lectrices. Ces récits étaient donc uniquement adressés aux lecteurs masculins. En plus, les auteurs eux-mêmes étaient masculins. Donc : le féminin était absent. Il est très intéressant de constater que l’on peut bien faire le lien avec d’autres champs artistiques, comme la musique, le théâtre ou la peinture. Dans ces champs, la situation du féminin était similaire. Les grands maîtres de la peinture sont masculins, tout comme les compositeurs célèbrent. Pour retourner encore plus dans le passé, pensons aussi au théâtre shakespearien, où les personnages féminins étaient uniquement joués par les hommes. Dans son article, Saint-Martin illustre quelques phases de l’écriture au féminin au cours de l’histoire. Ainsi elle évoque l’écriture au féminin comme combat. Dans ce contexte, Saint-Martin cite l’écrivaine québécoise France Théoret qui dit : « l’émergence du sujet féminin dans un langage conscient du fait que la langue patriarcale rend souvent invisible le féminin » (p. 44-45). Ici s’impose une problématique : dans les œuvres d’auteurs masculins, la femme est souvent représentée de façon inauthentique. Elle est trop souvent séductrice, être sexuel, et le caractère du personnage féminin semble être plat comparé à celui du protagoniste masculin. Est-ce que ces livres reflètent alors la vision masculine de la femme? Où s’agit-il plutôt de l’incapacité de l’écrivain masculin de saisir le phénomène du féminin? Pour retourner au développement de la place du féminin dans le champ littéraire, d’abord, l’écriture au féminin a surtout redéfini le féminin afin de le libérer des anciennes connotations (tels que données au féminin par la société patriarcale). Ensuite, le féminin était regardé de plus près : « il s’agit […] de dire et faire résonner le féminin qui, d’éternel, se fait mouvant, mobile » (45). Selon Saint-Martin, les textes féministes d’aujourd’hui s’éloignent du « combat » des années précédentes. Plusieurs signes pour cette nouvelle phase sont par exemple les nombreuses maisons d’éditions qui accueillent l’écriture des femmes, des revues qui se concentrent sur des sujets féminins, des programmes d’études liés à ce sujet, des colloques etc.
Mais c’est à ce moment que d’autres problèmes s’imposent : généralement, ce sont d’autres femmes qui se penchent sur ce genre d’écriture et qui sont intéressées par les sujets liés au féminin. Ce sont rarement les hommes qui lisent ces livres. Ce qui est intéressant aussi est le fait qu’il n’existe pas une « littérature des hommes ». Ce qu’on pourrait appeler une littérature des hommes serait donc le champ général. Il y a donc le danger de créer une double marginalisation (47) et la création de « deux solitudes », donc d’un côté, le champ féminin et de l’autre côté, le champ masculin. Saint-Martin constate à la page 48 : « Le féminin demeure particulier tandis que le masculin se réclame du général ». On voit une autre problématique ici : d’une part, il y a des revues destinées à publier l’écriture des femmes, des programmes d’études et d’autres organisations, mais celles-ci étaient dans la plupart des cas créées à l’initiative des femmes et non pas des hommes. D’autre part, beaucoup de femmes critiquent qu’elles ne sont pas présentes dans les autres champs, dits généraux. Il y a certainement le danger que les femmes effectuent une auto-marginalisation en créant leurs propres champs, leur propre littérature, leurs propres programmes. En plus, ne s’agit-il-pas d’une façon d’éviter la confrontation avec le champ « masculin »? Et comme l’article le mentionne : les hommes ne sont pas souvent intéressés par l’écriture féminine. Donc, les femmes restent toujours invisibles. Est-ce que les femmes effectuent donc un repli au lieu de gagner du pouvoir? Dans son article, Saint-Martin explique aussi que « La théorie au féminin est un “en-plus”, un complément » (48). Malgrés ces problématiques, Saint-Martin illustre ce qu’elle appelle « la grande force de l’écriture au féminin » qui est, selon elle « le travail de conciliation du savoir et de la “vraie vie”, de la théorie et de la réalité quotidienne des femmes » (49). Cela trace la voie à une dernière problématique : en étudiant les œuvres qui font partie de l’écriture féminine, on a souvent l’impression que le féminin est vu comme un poids qui pèse sur la femme. Souvent, comme femme, on se sent endoctrinée à la souffrance et au regret. Peut-on donc, comme écrivaine, se libérer de ce poids historique et social qui est attribué au féminin? Ne fallait-il pas se voir comme étant un individu au lieu de se regarder comme femme toujours mise en relation avec l’homme?

