Fugue d’Arachné : point
sur le singulier et contrepoint sur le pluriel
Mot introductif – Mirella Vadean, Université Concordia, Montréal
Il me revient le plaisir et le privilège du prélude. Je le comprends ici dans le sens premier, comme morceau musical du début où les musiciens improvisaient, essayaient leurs instruments. À mon tour, j’essaie d’accorder les instruments qui pourraient ouvrir le « concert » de l’analyse que nous proposons sur le terrain de la théorie.
Ces instruments sont deux figures éloquentes : une figure mythique, Arachné et, certes, une figure musicale, la fugue. Pourquoi ces figures ? D’abord, car Arachné qui ne cesse de tisser sa toile fait voir une notion particulièrement productive de nos jours, celle de la complexité. Je ne saurais continuer sans m’arrêter sur l’étymologie même du terme complexe, le latin complexus signifie « tisser ensemble ». J’avais fait ce lien en lisant dernièrement un article d’Edgar Morin qui figure précisément l’intelligence de la complexité par l’art du tissage. Selon l’auteur, cet art serait le seul en mesure de faire voir que plusieurs constituants sont tissés ensemble, mais aussi le seul en mesure de faire voir la façon dont ces constituants se tissent ensemble. Je retiens d’Edgar Morin une constatation de circonstance : « Le vrai problème (de réforme de pensée) c'est que nous avons trop bien appris à séparer. Il faut mieux apprendre à relier. Relier, c'est-à-dire pas seulement établir bout à bout une connexion… »[1].
Dans
le contexte actuel où nous sommes dominés par les concepts de globalisation, de
mondialisation, la recommandation d’Edgar Morin est plus qu’appropriée. Le
concept de complexité est l’un des plus productifs en ce sens.
Ensuite,
puisque je prépare actuellement une thèse de doctorat qui puise essentiellement
dans la structure et la pensée mythique, cette pensée d’origine, je retrouve
Arachné, une jeune fille audacieuse de Lydie qui ose défier une déesse, Athéna.
Lors d’un concours, Arachné tisse une toile jugée par les dieux de l’Olympe
comme étant plus belle que celle tissée par Athéna. Certes, une telle audace
est inacceptable, on ne défie jamais une déesse ou si on le fait on assume son
audace. Arachné tissera à jamais.
Nous la retrouvons aujourd’hui à l’œuvre. Pour nous, elle trame
finement, mais dûment une toile de la théorie où le pluriel fait fuir le
singulier de la pensée des concepts. Je me suis demandée quelle musique
pourrait bien incarner le geste d’Arachné.
Je
n’ai trouvé mieux que la fugue, cette forme musicale contrapuntique qui joue
sur le pluriel par excellence, en donnant l’impression que le thème fuit d’une
voix à l’autre, que les voix se poursuivent, s’attrapent, se superposent…
Je
n’ai trouvé mieux que la fugue, car, si j’ose dire il y a le « geste de la
fugue » : punctus contra punctum,
note contre note. Or, dans l’art du tissage, on fait aussi des points (point
contre point) pour obtenir une grille que l’on remplit avec des fils disposés
des manières diverses selon le mouvement suivi (le point droit, en diagonale,
en chaîne donne la direction du mouvement dans le tissage, et ce mouvement
figure l’image tissée).
Je
n’ai trouvé mieux que la fugue, car il y a aussi la répétition dans la fugue,
cette notion si riche et problématique dont l’acte de tisser ne peut faire
économie non plus, car c’est par la répétition que le tapis se forme.
Finalement,
je n’ai trouvé mieux que la fugue, car il y a l’harmonie, les lignes mélodiques
doivent respecter un sens de mouvement, une harmonie. Voilà pourquoi la fugue
est appropriée pour « musicaliser » le geste d’Arachné.
À
présent, ce qu’il faut interroger, c’est l’efficacité
de ce geste musical du tissage, qui incarne le complexe. Est-ce que
l’entreprise d’Arachné réévaluée sur « notre » terrain de la théorie
est-elle efficace ou inopérante ? Quels problèmes pose Arachné à la théorie,
permet-elle à l’œil d’écouter, comme
disait Claudel ? C’est-à-dire, permet-elle de voir que le
visible est audible ou à l’envers ? Car, si tel est le cas, cela signifie qu’il
faut s’accorder à une logique autre qui exige l’art de mettre ensemble, mais de
mettre ensemble au pluriel.
Le temps est venu d’éteindre les lumières et d’imposer silence à l’orchestre. Les instruments seraient accordés.
On joue en premier sur la Complémentarité poésie et musique dans
l'acte de création poétique: le poème partition pour continuer avec la Représentation du mythe : Wagner et l'Œuvre
d'Art total.
Bonne écoute… à lire !
[1] Edgar Morin, « La stratégie de reliance pour l'intelligence de la
complexité », dans Revue
Internationale de Systémique, vol 9, N° 2, 1995.

