Séance proposée par :
Mathilde Branthomme, doctorante, Littérature comparée UdeM et Guillaume Bellon, postdoctorant, Figura, UQAM
Extraits à lire :
- Grossman, Évelyne. L’angoisse de penser. Paris : Les Éditions de Minuit, 2008, p. 9-27
- Barthes, Roland. Le Plaisir du texte, in Œuvres complètes. Paris : Seuil, 2002, t. IV, p. 243-261 (de « Moderne » à « Voix »)
- En complément : Barthes, Roland. « Plaisir/Écriture/Lecture », propos recueillis par Jean Ristat, Les Lettres françaises, février 1972, repris in Œuvres complètes. Paris : Seuil, 2002, t. IV, p. 199-213
Présentation de l’atelier :
En explorant les liens entre la pensée et l’écriture, à partir des écrits de Roland Barthes et d’Évelyne Grossman, cet atelier se veut un espace de réflexion sur la théorie comprise comme une expérience.
Le texte d’Évelyne Grossman, tiré du premier chapitre, « La sortie de soi », de L’angoisse de penser, pose la pensée comme une « figure de l’angoisse ». En parcourant les modes de relation entre l’angoisse et la pensée, ce texte nous amène à interroger le rapport entre l’acte de penser, l’écriture et le geste théorique, geste qui suppose souvent la croyance en un « métalangage », se donnant comme la capacité à penser au-delà de l’affect. De nombreux textes, aujourd’hui considérés comme théoriques et enseignés dans des cours de théories, révèlent pourtant le souffle de l’angoisse, l’absence de maîtrise fondant l’écriture et l’impouvoir. Comment peut-on penser ensemble cet impouvoir de la pensée liée à l’angoisse et la puissance théorique ? Comment enseigner de tels textes, comment laisser une place à l’angoisse et à la jouissance dans une approche de la théorie qui se donne elle-même souvent comme une observation détachée de l’objet à étudier ?
Ce sont ces questions que nous voudrions promener le long du Plaisir du texte de Barthes, tout entier placé sous l’autorité de la citation de Hobbes donnée en exergue : « La seule passion de ma vie a été la peur ». Loin de l’image d’un penseur hédoniste, qu’on associe souvent à ce court ouvrage, Le Plaisir du texte se présente comme un texte en mal de langage (« j’écris parce que je ne veux pas des mots que je trouve ») dont le propos se cherche dans l’angoisse : en s’éloignant volontairement de toute théorie, Barthes met en jeu la disponibilité et la socialité du geste de penser. La « jouissance », ce vacillement du lecteur, peut-elle se partager, s’écrire puis se lire, ou ne condamne-t-elle pas le sujet à la solitude d’une expérience incommunicable ? L’opposition classique/moderne, qui vient recouvrir l’opposition initiale plaisir/jouissance (« il y aura toujours une marge d’indécision », consent l’auteur), travaille à maintenir l’espace d’un échange possible, à même de préserver la dimension éthique de la littérature et de son expérience.
Atelier du 19 janvier 2010. Groupe de lecture « Penser la théorie »
« L’expérience théorique : errance, angoisse et jouissance »
Points principaux de la présentation de Mathilde Branthomme
Quel savoir ou savoir-faire transmet-on dans les cours de théorie? Comment éveiller la pensée théorique face à des textes dont la compréhension reste toujours difficile, dont le sens n’est jamais donné d’avance?
Celui qui fait de la théorie, n’est-il pas le spectateur, theoros, toujours à côté de la fête (de la pensée?), à côté de l’angoisse décrite par Évelyne Grossman? Peut-on encore appeler théorie la pensée qui réfléchit, qui avance pas à pas, qui hésite et qui échappe à la maîtrise, la pensée qui ne sait pas, qui ne sait rien mais qui investit le littéraire? Être spectateur, cela serait regarder l’œuvre de loin, bien assis sur nos gradins, à travers des lunettes pour ne pas se laisser emporter par l’émotion qui parcourt les croyants ou les acteurs. De quelle place/lieu se vit l’expérience théorique?
Comment enseigner des textes qui ne font pas acte de communication directe? Communiquer, communicare, ce que l’on a en commun, qui fonde la communauté, que l’on a l’habitude de définir comme ce que l’on a en partage, à partir de cum (avec) munus (bien, emploi, devoir, charge, ce dont on a la responsabilité), mais aussi, comme le rappelle le philosophe Robert Esposito, un vide. On peut penser la possibilité de communiquer, de partager autour des textes, sur un vide conçu comme « formidable grouillement d’énergies, une infinie mobilité vibratoire » (Grossman 2008, 27). La communication au sein d’une communauté universitaire peut-elle se faire autour d’un tel vide?
À quel moment et comment la négativité devient-elle énergie créatrice? Si la négativité, la « passion de la pensée négative » (Bataille cité par Grossman,21) force le sujet à perdre son identité, à se désubjectiviser (21), le carcan théorique, l’ordre de la loi dans laquelle la théorie évolue parfois ne fondent-ils pas une autre perte du sujet en détruisant le je pour en faire un nous acceptable, un nous renvoyant à une illusoire essence de la communauté du savoir?
Ainsi d’un côté, une certaine théorie qui incite à quitter le je pour adopter le nous, créer un discours commun, que l’on pourra reprendre, réutiliser, se séparer de l’expérience affective du texte, de son approche émotive. Et de l’autre côté, une théorie qui avancerait peut-être dans l’angoisse, dans le doute, dans le paradoxe et la contradiction. Cette théorie, qu’est-elle? Est théorique tout texte qui donne à penser ou qui ordonne la pensée?
Pour Kierkegaard, auquel Grossman se réfère, l’angoisse est « le vertige du possible » mais aussi, « le vertige de la liberté » (Kierkegaard 1990, 224), elle est liée au choix d’un absolu absurde, irrationnel, absolu dont Barthes parle justement à propos des textes de jouissance « le nouvel absolu » (Barthes 2002, 245). L’angoisse surgit chez Kierkegaard dans l’annonce d’un état qui n’est pas encore. L’angoisse surgit dans l’avenir que l’on perçoit sans pour autant être rassuré par lui, dans le geste de l’écrivain qui sait l’œuvre à venir sans connaître encore les affres qui l’attendent. Cette imperception de l’avenir ne s’oppose-t-elle pas à nos plans théoriques, à nos réflexions qui exigent la planification, qui exigent que l’on sache où l’on aille?
L’angoisse est-elle toujours celle qui accompagne l’inspiration? L’écriture dans le plaisir ne pourrait-elle pas se passer de l’angoisse?
Dans son texte « Écritures du suspens (dans quelle langue parle la théorie?) », Grossman parle d’ « une réévaluation théorique du texte littéraire conçu comme expérience, au sens de Blanchot ou de Bataille : expérience de pensée, de vérité, expérience d’un nouage singulier du corps et de l’écriture, incorporation dans la langue. » (Grossman 2000, 9). Il faut dès lors se demander en quoi pourrait consister une expérience théorique du texte littéraire. En quoi cette expérience serait-elle différente de l’expérience du texte littéraire? À la suite de Barthes, l’expérience théorique ouvre vers une « théorie en acte qui est à part entière une écriture » (Grossman 2000, 10). Mais cette écriture, en quoi peut-elle encore se définir comme théorique? Si comme l’écrit Barthes dans le Plaisir du texte « est dit écrivain, non pas celui qui exprime sa pensée, sa passion ou son imagination par des phrases, mais celui qui pense des phrases : un Pense-Phrase (c’est-à-dire : pas tout à fait un penseur, et pas tout à fait un phraseur) » (250), peut-on dire la même chose du théoricien? Est-il aussi dans cet entre-deux de la pensée et de sa mise en forme, de la pensée et de l’esthétique?
Évelyne Grossman pose une question essentielle « comment concevoir un discours théorique qui tenterait de déjouer en connaissance de cause l’ordre symbolique, qui explorerait ces territoires impropres de la langue et de l’identité, leurs effets de contagion, sans pour autant que ce discours devienne fou. » (Grossman 2000, 14), et encore « Essayons au contraire de penser une théorie littéraire qui évite le double écueil de la doctrine et de la folie. De quoi en effet aurait l’air d’une théorie qui dirait oui et non à la fois… et pourtant… » (23). C’est le rêve postmoderne d’une théorie qui serait tout à la fois, qui ferait de tout acte théorique un acte d’écriture remettant en question les grands systèmes symboliques. L’expérience théorique devrait permettre, créer des liens étroits entre l’affect et la pensée, s’approchant ainsi des discours philosophiques qui vibrent de résonances littéraires. Les textes théoriques nécessitent-ils une suspension du jugement ou constituent-ils une post-épochè, fruit de la nécessaire production de savoir?
On peut penser ici à Kierkegaard, à une communication de pouvoir, indirecte, qui provoque et laisse le lecteur fasse à lui-même, à lui de choisir, à lui de prendre en main son existence. Le penseur dissimule, avance masqué, ne dit pas tout ou dit dans la contradiction, puisque de toute façon, le paradoxe demeure. Dans une telle communication, le professeur se met en retrait, donne le texte à lire en restant dans la communication indirecte, sans donner une vaine boîte à outils censée permettre une compréhension illusoire. Commencer en avouant l’échec d’une lecture englobante et ouvrir, ainsi, sur une expérience, peut-être théorique, mais avant tout littéraire. Parler d’expérience théorique, c’est parler d’une pratique, comme le dit Barthes dans le Plaisir du texte (257), qui poserait peut-être la possibilité de penser avec l’angoisse et parfois tout simplement dans le plaisir.
Références :
Barthes, Roland. Le Plaisir du texte, in Œuvres complètes. Paris : Seuil, 2002, t. IV, p. 243-261.
Grossman, Évelyne. « Écritures du suspens (dans quelle langue parle la théorie?) in Kristeva, Julia, et Evelyne Grossman. Où en est la théorie littéraire? Actes du colloque organisé à l'université Paris 7 - Denis Diderot, les 28 et 29 mai 1999. Paris: UFR de lettres Sciences des textes et documents, 2000, p. 7-23.
Grossman, Évelyne. L’angoisse de penser. Paris : Les Éditions de Minuit, 2008.
Grossman Évelyne et Jacob Rogozinski. « Deleuze lecteur d’Artaud – Artaud lecteur de Deleuze ». Rue Descartes 2008/1, N° 59, p. 78-91.
Kierkegaard, Søren. Le concept de l’angoisse. Paris : Gallimard, 1990, p. 157-336.
Kierkegaard, Søren. La Dialectique de la communication. Paris : Éditions Payot et Rivages, 2004..
« L’expérience théorique : errance, angoisse et jouissance »
Guillaume Bellon – UQÀM, « Figura »
Je voudrais partir d’un paradoxe : Le Plaisir du texte n’est pas un texte de plaisir. Dois-je dire : pour moi ? Alors je le dis. Les amis qui ont bien voulu lire pour moi, et avec moi ce texte (je cite Jade Bourdages, René Lemieux et Clément Depres), ont néanmoins ressenti une difficulté identique. À cette difficulté, qui constitue un premier paradoxe, s’ajoute un second : le titre, comme séquence verbale, connaît une fortune incontestable. Il est venu résumer toute une acception – aujourd’hui très répandue dans la critique barthésienne – d’un auteur hédoniste, attentif au « corps », à ses affects, et délaissant la théorie. Avant de revenir sur cette association, qui en dit plus de l’image de l’auteur que du sens à conférer au texte en question, je noterai cet effet de « raccourci verbal » : de Barthes, restent quelques expressions : l’opposition « écrivain/écrivant », ou celle de « scriptible/lisible » (dans S/Z), le « c’est ça ! », qui hante La Chambre claire… et donc, « le plaisir du texte ». Or, cet héritage est piégé : il semble que le succès du texte (le caractère mémorable de l’expression qui en fonde le titre) emporte au contraire une difficulté d’appréhension sur laquelle je voudrais d’abord revenir.
Mathilde, en l’enseignant, vous, sans doute, en le lisant, moi-même, en préparant mon propos : nous nous sommes tous confrontés à une disponibilité bien maigre du texte. Il se dérobe à toute saisie, en un mot, il n’appartient pas à la théorie puisqu’il la refuse. C’est là le sens d’un des premiers fragments, et de cette parenthèse :
(Plaisir/Jouissance : terminologiquement, cela vacille encore, j’achoppe, j’embrouille. De toute manière, il y aura toujours une marge d’indécision ; la distinction ne sera pas source de classements sûrs, le paradigme grincera, le sens sera précaire, révocable, réversible, le discours sera incomplet). (PT, p. 219).
L’abandon du classement, la revendication d’une incomplétude suffisent ici à fonder en raison l’idée d’une sortie de la théorie. J’en lis une trace également dans l’ouverture du texte, et cette référence au simulateur de Bacon : « ne jamais s’excuser ; ne jamais s’expliquer » (PT, p. 219). Cet effort pour sortir de la théorie, échapper à sa « réduction », selon le mot de Barthes, pour rendre la présence de ce texte, dans le cadre de notre atelier, problématique, constitue une chance : celle d’observer ce qu’est la théorie en son envers, au moment où un auteur – connu jusqu’alors pour sa participation active à l’« ivresse sémiologique » – en suggère la péremption. C’est cette question que je voudrais promener le long du Plaisir du texte, empruntant indifféremment (et je m’en excuse) aux pages qui vous ont été proposées à la lecture comme aux premiers fragments du texte.
Je vous proposerai donc d’envisager d’abord Le Plaisir du texte comme un texte qui soustrait sa lisibilité – ne serait-ce qu’à considérer sa présentation, en 46 fragments dont le titre se dérobe.
Le recours au fragment n’est certes pas neuf chez Barthes. Dès ses « Notes sur André Gide et son journal », cette pratique d’écriture figure une des formes de prédilection du critique. Mais, dans ce texte de jeunesse, il se justifie – il s’excuse et s’explique, donc :
Retenu par la crainte d’enclore Gide dans un système dont je savais ne pouvoir être jamais satisfait, je cherchais en vain quel lien donner à ces notes. Réflexion faite, il vaut mieux les donner telles quelles, et ne pas chercher à masquer leur discontinu. L’incohérence me paraît préférable à l’ordre qui déforme. (OC, I, p. 33).
À la différence des autres textes, Le Plaisir du texte ne se présente pas entouré d’un discours d’escorte (« Avant-Propos » ou « Préface ») à même d’en guider ou d’en mettre en jeu la lecture. Qu’on songe à la Préface aux Fragments d’un discours amoureux, explicitant l’économie du texte (le classement alphabétique des figures), et, à l’intérieur des figures, l’organisation (le titre, l’enseigne ou citation, le développement de longueur variable) : rien de tout cela n’est offert au lecteur ici.
On pourra toujours s’en remettre à la table des matières, qui, un peu à la manière de l’Ulysse de Joyce, mentionne un titre qui n’apparaît pas dans le corps du texte. Mais – et c’est là peut-être un effet contingent, aussi ne voudrais-je pas m’y attarder – à regarder précisément la typographie du texte, le trait long séparant les fragments n’est pas disposé de manière irréprochable (c’est le moins qu’on puisse dire).
Or, on ne saurait s’arrêter à cette première difficulté. Si Le Plaisir du texte soustrait son intelligible, c’est avec ruse : il en retarde l’explicitation, en refuse l’explication. Pour autant, on peut poser que le texte propose, incidemment, ses propres clés de lecture. Je m’en remettrai à plusieurs extraits, notamment celui-ci, dans le fragment « Écoute ». Barthes y avance l’idée que le meilleur plaisir est celui d’écouter indirectement, les « yeux levés du livre » (selon une expression déjà utilisée pour caractériser la lecture dans S/Z) :
Être avec qui on aime et penser à autre chose : c’est ainsi que j’ai les meilleures pensées, que j’invente le mieux ce qui est nécessaire à mon travail. De même pour le texte : il produit en moi le meilleur plaisir s’il parvient à se faire écouter indirectement ; si, en le lisant, je suis entraîné à souvent lever la tête, à entendre autre chose. Je ne suis pas nécessairement captivé par le texte de plaisir ; ce peut être un acte léger, complexe, ténu, presque étourdi : mouvement brusque de la tête, tel celui d’un oiseau qui n’entend rien de ce que nous écoutons, qui écoute ce que nous n’entendons pas. (« Écoute », p. 233).
De manière identique, on peut se reporter au fragment « Inter-texte » : « Lisant un texte rapporté par Stendhal (mais qui n’est pas de lui), j’y retrouve Proust par un détail minuscule » (p. 240). La promotion du « détail », et du « détail minuscule » peut être mise en rapport avec l’idée d’une écoute « indirecte ». Les oiseaux ne sont pas nombreux dans les textes de Barthes, mais je voudrais ici faire référence au texte qu’il écrit sur le Séminaire, et à un fragment intitulé « La note étourdie » :
Sait-on à quoi remonte, par la voie étymologique, le mot « étourdi » ? À la grive saoulée de raisin. Nulle invraisemblance, alors, à ce que le séminaire soit quelque peu « étourdi » : déporté, hors du sens, de la Loi, abandonné, à quelque euphorie légère, les idées naissant comme par hasard, indirectement, d’une écoute souple, d’une sorte de swing de l’attention …. (OC, IV, p. 505).
Que peut nous apprendre un tel détour par les oiseaux ? L’une des clés du texte se niche là, sans doute. La lecture que Barthes propose, pour ne pas faire l’objet d’un programme, ou d’une « méthode » (mots honnis dans le texte), relève de cette saisie « distraite ». Rien ne sert de lire le texte « en rase motte », comme il l’explique encore dans le Sollers écrivain, mais bien « en piqué ». Au lecteur de venir prélever dans la page l’idée ou le mot qui fera travailler son imagination. Ainsi peut s’expliquer – et c’est Barthes qui y consent – le recours au « plaisir » comme notion ni tout à fait psychanalytique, ni tout à fait psychologique : « c’est un indirect, un dérapant » (« Théorie », p. 260).
Si donc Le Plaisir du texte semble se dérober, mais bien en ce qu’il réclame que son écriture, à chaque instant, puisse déraper. Par la même occasion, il appelle à ce que la lecture, elle aussi, dérape : certains fragments du texte, sinon tous, portent ainsi la marque de cette clé d’écriture et de lecture qui se cherche, et se trouve parfois au sein de la quête. Barthes invite à cette interprétation, lorsqu’il écrit : « Le plaisir est cette question » (p. 259).
Or, cette quête ou cette enquête menée dans le texte n’est pas une simple coquetterie d’un essai qui viendrait risquer une modalité inédite d’exposition. Si risque il y a bien dans Le Plaisir, ce risque est veiné d’angoisse. Car ce que Barthes met en jeu, ce sont deux fondements éthiques de l’expérience littéraire : la disponibilité et la socialité de la pensée. Ces questions ne sont pas seulement symétriques, l’une du côté de l’auteur ou du texte, l’autre du côté du lecteur et de la lecture ; elles fonctionnent plutôt, je crois, comme remparts disposés par Barthes à l’angoisse de penser.
Il faut en effet accorder toute son importance à cette parenthèse, inscrite à la fin du fragment « Peur » : « (Sans parler du cas où écrire fait peur) » (PT, p. 249). Je voudrais proposer une lecture qui ferait de cette parenthèse un aveu. Et de cet aveu, faire le centre irradiant du texte : c’est retrouver là la citation du Léviathan de Hobbes, mise en exergue (« La seule passion de ma vie a été la peur »). Éric Marty, éditeur des œuvres complètes de Barthes, revient sur cette citation dans Roland Barthes, métier d’écrire, l’ouvrage qu’il a consacré voilà quelques années à l’auteur qui fut aussi son professeur – et son ami :
De quoi avait-il peur ? […] Il avait montré dans son parcours intellectuel un certain courage (des refus, des engagements, etc.) et pourtant il avait peur. Je comprenais cette peur mais je n’aimais pas qu’elle se traduise par une hostilité revendiquée à l’égard de toute morale de l’héroïsme, de toute morale du risque. (p. 100).
Si je cite ici Marty, dont le propos n’est guère utile à la question que nous poursuivons aujourd’hui, c’est précisément pour cet effet de décalage : il semble que Barthes avance là quelque chose que même un de ses plus grands spécialistes ne semble pas prêt à « entendre » – ni même à « écouter ». Et je rejoins là ce paradoxe posé en introduction : Le Plaisir du texte consacrerait un Barthes heureux, euphorique, même, enfin libéré du carcan de l’idéologie (c’était celui des Mythologies) comme de la sémiologie (celui du mal-aimé Système de la mode, que personne ne lit). Ce serait la naissance d’un Barthes « hédoniste ». Or, l’auteur avait lui-même envisagé cette dérive, et tenté de la conjurer : « Qui sans rire, se dirait hédoniste ? ». Las, pareille précaution n’a pas suffi à contrarier une lecture « complaisante », « prudente », qui n’accorderait pas à la « peur », à l’angoisse, donc, la place qu’il semble falloir lui reconnaître dans ce texte.
Car, sans vouloir jouer sur les mots, ce Barthes exempté de l’idéologie et de la sémiologie est un Barthes « sans logis » : Le Plaisir du texte se présente en défaut de langage. Ce qu’explicite l’auteur : « j’écris, parce que je ne veux pas des mots que je trouve ». Il me semble que c’est là l’une des lectures les plus intéressantes, les plus « actualisantes » qu’on puisse proposer du texte : il est l’occasion de dévoiler la fragilité d’une pensée « nue », sans les apprêts de la rhétorique – et attentive donc à construire sa propre rhétorique. Deux citations, à l’appui de cette proposition d’interprétation du Plaisir du texte. La première, empruntée au fragment « Théorie », justement :
Simplement, un jour vient où l’on ressent quelque urgence à dévisser un peu la théorie, à déplacer le discours, l’idiolecte qui se répète, prend de la consistance, et à lui donner la secousse d’une question. (p. 259).
La seconde, au fragment « Imaginaires » : « il y en a très peu qui combattent à la fois la répression idéologique et la répression libidinale (celle, bien entendu, que l’intellectuel fait peser sur lui-même : sur son propre langage) » (p. 240).
Or, « inventer une langue », pour n’être qu’un des programmes obliques du texte, rejoint cet idéal de disponibilité de la pensée. L’attention portée par Barthes à son « propre langage » n’est pas (pas entièrement ?) narcissique : elle met en jeu la possibilité d’écrire la lecture en des termes qui faciliteraient le rapatriement du texte dans l’expérience du lecteur.
Dès lors, il faut considérer l’opposition plaisir/jouissance, laquelle vient imparfaitement recouvrir l’opposition classiques/modernes. Les premiers sont sources de plaisir : c’est d’ailleurs le titre du premier texte écrit par Barthes, alors en convalescence au sanatorium : « Plaisir aux classiques ». Évoquant Proust : « ce plaisir peut être dit : de là vient la critique ». Or, le « texte moderne » (que Barthes, notons-le au passage, ne prend jamais le soin d’arrimer à un corpus précis), de quoi est-il l’occasion ? S’il est un « texte de jouissance », que permet-il, que rend-il possible ? Rien d’autre, semble-t-il, que la ruine : c’est « le plaisir en pièces ; la langue en pièces ; la culture en pièces » (« Plaisir », p. 251).
Or, Barthes reste un penseur du lieu commun. J’entends l’expression dans son sens le plus noble : c’est-à-dire de l’idée en tant qu’elle se montre disponible, aisée à investir pour le lecteur, l’interlocuteur, l’autre du texte. D’où cette attention à la socialité de la lecture dès lors qu’on accepte – et c’est là le projet constant de Barthes – de l’écrire. C’est le sens des deux questions que dévide le fragment « Commentaire » : « Comment prendre part à un plaisir rapporté (ennui des récits de rêves, de parties) ? Comment lire la critique ? » (p. 228). On pourrait lire la suite du fragment (il ne figure pas dans les pages choisies), mais Barthes n’y apporte aucune réponse. L’angoisse reste là, latente, d’être un texte inutile, qu’on ne pourrait prolonger d’aucune manière. C’est la « pudeur » de Barthes : je n’expose mon plaisir (et donc ne m’expose), qu’à condition que ceci donne lieu à une autre écriture. Sans quoi, le texte critique serait, je cite là la fin du fragment :
Semblable à ces productions de l’art contemporain, qui épuisent leur nécessité aussitôt qu’on les a vues (car les voir, c’est immédiatement comprendre à quelle fin destructrice elles sont exposées : il n’y a plus en elles aucune durée contemplative ou délectative), une telle introduction ne pourrait que se répéter – sans jamais rien introduire. (p. 229)
Quand on ne cède pas à la tentation de faire du Plaisir du texte l’autobiographie d’un lecteur hédoniste, on reste souvent prisonnier de l’idée que Barthes revendique l’ouverture du texte, des sens, le caractère infini des lectures. Sans doute : ces vues sur l’œuvre forment doxa, et comme le rappelait Deleuze, le propre de la doxa c’est d’avoir raison. Mais – et c’est ce que j’ai voulu défendre devant vous – Barthes se révèle également, notamment dans Le Plaisir du texte, penseur des limites du langage (plus que de son ouverture), de ce point où l’assentiment de l’autre, sa participation, peuvent venir à manquer. De ce moment qui pourrait signer la faillite de la pensée, lorsque sa disponibilité et sa socialité se voient mises en doute.
Dès lors, parce que Mathilde et moi sommes désireux de maintenir à cet atelier son caractère ouvert, et parce que la disponibilité et la socialité de la pensée, en bon lecteur de Barthes, restent un but en soi, je voudrais finir par une suite de questions, questions auxquelles Mathilde ajoutera les siennes. Ces propositions pointent tout ce qu’on aurait pu dire, en plus, et que les limites de cette présentation n’ont pas permis d’aborder.
- concernant l’important substrat psychanalytique du texte, on pourrait se demander quelle valeur lui reconnaître ? Appui pour la pensée, soutien à celle-ci ? Ou bien « vol de langage », selon l’expression de Barthes lui-même dans le Sade, Fourier, Loyola ?
- si le texte se situe en deçà ou au-delà de la maîtrise, s’il revendique d’être en perpétuel état de « déraper », comment l’enseigner ? En d’autres termes – et la question ici déborde le cadre du PT – quelle maîtrise fonde-t-on quand on reconnaît sa non-maîtrise du texte ?
- ne pourrait-on dès lors lire Le Plaisir du texte comme définition par l’envers, par la négative, de ce qu’est la « théorie » ?

