Compte-rendu par Véronique Labeille, Doctorante ès lettres, Université Lyon 2 Lumières – Université du Québec à Trois-Rivièves.
La figure qui domine l’ensemble des
contributions du collectif est bel et bien irreprésentable. Dans la première
partie de l’ouvrage « Les apocalypses », Geneviève Baril tente de
cerner la figure d’Abel Beauchemin, Martin Rolda, à travers le texte de Paul
Auster In the country of last things,
analyse en quoi une désémiotisation est mise en œuvre pour écrire la fin et
Eric Delarochelilière cerne « les recommencements de la fin » dans le
roman aporétique de Samuel Ray Delany, Dhalgren.
Dans une seconde partie du recueil « Les fins de l’histoire », Mario
Lusignan et Frédérique Godefroy révèlent les rouages du plaisir négatif du
sublime par l’exemple, respectivement, du Moine
de Matthew Lewis et de À rebours de
Huysmans. Enfin, l’ouvrage se clôt par la question de Stéphanie Lazure sur
« L’irreprésentable et la mort », avec comme cas d’étude la nouvelle
d’Auster, « La mort de Walter Raleigh », où la fin est en fait le
commencement. C’est aussi le cas pour le présent ouvrage qui se conclut par la
réflexion de Pascal Caron sur le roman d’Antelme L’espèce humaine et la fresque filmique de Lanzmann, Shoah.
Chaque article met en valeur la notion paradoxale de la fin. D’ailleurs, c’est avec brio que la plupart des contributeurs font de la clausule de leur article une pointe, une pique, mettant fin, puisqu’il le faut, à leur argumentation. La fin est donc une obligation. Il faut arrêter puisqu’il y a eu un début. Difficile dès lors de penser, et encore plus d’écrire, ce qui mène vers cette fin. Les écritures de l’Apocalypse, qui est à la fois finitude et recommencement, sont analysées via différentes théories. Rhétorique du sublime (Roldan et Lusignan), esthétique fin de siècle (Godefroy), question de la mise en abyme aporétique (de quoi faire perdre la tête au lecteur chevronné) (Larochelière et Lazure), etc. sont appelées au secours des récits aux esthétiques variées. Et c’est en cela, à mon sens, que l’ouvrage revêt le plus de poids : non seulement l’équipe de Figura met en place un outillage bien aiguisé pour parvenir à saisir l’insaisissable, ou du moins à le circonscrire dans le temps et l’espace, mais surtout, chaque chercheur prend en compte la dynamique particulière du récit et l’apanage contextuel dans lequel l’auteur s’inscrit. Ainsi, l’imaginaire de la fin, bien que partagé par tous, comporte autant de formes et de couleurs pour ce qui est de l’expression de cette fin. Divers moyens d’expression soit, c’est le propre de la création. Mais cette création a cela de particulier qu’elle prend sa source dans un non-sens, dans une absence du langage de la fin. Car chaque contributeur pointe la nécessité d’écrire (la « seule calamité en jeu dans ce récit (p. 12)» est l’écriture), de créer autour du paradoxe du non-lieu, de l’inénarrable, de l’oubli, du retour sur soi et autant de figures spiralées ou en miroir qui peuplent l’imaginaire. Les questions principales tournent autour de binômes pourtant clairs et connus : finitude et création, paradoxes et limites, fin et recommencement, déni des Lumières. Cependant, les mises en parallèle de chaque notion relèvent d’une confrontation de pôles opposés et attractifs. De là naissent la création et la destruction.
Bien que chaque récit analysé soit mis en contexte (l’Angleterre du XVIIIe (Lusignan) ou la France décadente et « fin de siècle » (Godefroy) par exemple), le fil rouge des articles est, outre la figure de la fin, l’atemporalité, ou du moins le souci constant de situer l’action dans un hors temps, un hors-lieu où les frontières sont brouillées : « La temporalité apocalyptique aurait donc lieu à la fois dans le temps et à l’écart du temps […] soit une achronie du temps. (p. 59)».
Cette constatation, ainsi que les autres paradoxes qui parsèment les textes, m’amène à croire que la fin et son imaginaire textuel est donc bien plus vecteur de création, d’écriture et de réflexion (de soi et sur soi) que de destruction. Peut-être que ces notions antinomiques nous amènent à un au-delà du texte utopique, non-lieu par excellence ?