Bertrand Gervais, Figures, lectures. Logiques de l’imaginaireTome I, Montréal, Le Quartanier, coll. « Erres Essais » 2007


Présentation par Mathilde Branthomme, PhD Littérature comparée, Université de Montréal


OBJET D’ÉTUDE : Bertrand Gervais se propose d’explorer la figure à partir de « ce qu’elle présuppose (la premier partie : « préfigurer »), ce qu’elle engage (« la deuxième : « figurer ») et ce qu’il advient des formes ainsi générées (la troisième : « défigurer ») » (p. 11).

 

PROBLÉMATIQUES : « Qu’est-ce qui caractérise la figure comme signe? Dans quel contexte apparaît-elle? Quelles relations s’engagent à son contact? » (p. 11).

À cela s’ajoute la problématique de l’obsession que génère la figure.

 

CONCEPTS et PERSONNAGES CONCEPTUELS

  • L’apparition de la figure correspond à un coup de foudre, à une révélation soudaine tout en restant énigmatique.
  • La figure génère une construction imaginaire à travers le musement (notion tirée de Peirce) .
  • Le musement est « errance de la pensée, une forme de flânerie de l’esprit » (p. 18) « une forme de discours intérieur » qui fonctionne comme « moteur de notre pensée » (p. 19).
  • Muser, c’est « se perdre dans la contemplation des figures » (p. 19).
  • Deux moments dans l’apparition de la figure : la perception et l’imagination
  • La figure : objet chargé de significations, « révélation d’un sens à venir », « production sémiotique » (p. 19)
  • Après ces définitions, Bertrand Gervais présente la figure de l’enfant effacé dans Disparitions de Sophie Calle pour explorer les liens entre figure et forme.
  • « Imaginer une figure, c’est manipuler une forme. » (p. 20).
  • La figure est une forme que la pensée manipule, elle est intrinsèquement liée à l’absence des objets du monde. C’est ce que réussit à montrer magistralement Sophie Calle à travers sa mise en scène de témoignages autour de toiles volées et particulièrement autour de l’œuvre de Rembrandt, Portrait d’un couple élégant (1633) et de l’enfant effacé du tableau.
  • Bertrand Gervais catégorise ainsi les différentes figures :
  • figure-trace = « la figure aperçue du point de vue de son inscription » «  objet d’un saisissement initial » (p. 32) ». Personnage conceptuel qui expose cela : le scribe.
  • figure-pensée = « la figure aperçue du point de vue des images et des idées qu’elle suscite », « objet d’un dessaisissement, d’une perte de soi dans la contemplation de sa forme » (p. 32), obsession, objet de pensée. Personnage conceptuel qui expose cela : le museur. Bertrand Gervais étudie la figure du point de vue du museur.
  • figure-savoirs = « la figure aperçue du point de vue des connaissances requises pour l’expliquer et l’interpréter », « objet d’un ressaisissement » (p. 32). Personnage conceptuel qui expose cela : l’interprète
  • Pour ne pas être un simple personnage, une figure doit être investie par le sujet dans un déploiement de la pensée et de l’imaginaire.
  • « L’imaginaire est l’interface par laquelle un sujet à accès aux éléments de la culture et se les approprie » (p. 35)

 

DÉVELOPPEMENTS

PRÉFIGURER

  • Pour assurer un relais entre l’écriture et la lecture, pour explorer « l’investissement du sujet dans la lecture » (p. 46), et les dimensions de la lecture, Bertrand Gervais élabore « une fiction théorique » (p. 56) avec trois personnages conceptuels : le scribe, le museur, l’interprète (voir les rôles au-dessus).
  • La figure est signe, objet immédiat ou de pensée, interprétant (p. 57).
  • Bertrand Gervais explore ces trois dimensions à travers L’occupation des sols de Jean Echenoz où un père et un fils font d’une figure, Sylvie Fabre, la mère morte dans un incendie, un objet de culte singulier (la figure comme « objet auratique » (p. 74), voir Walter Benjamin).

 

FIGURER

  • Bertrand Gervais analyse la transfiguration, le détachement et la disparition en se penchant sur la figure énigmatique de l’idiot, M. Tuttle dans The Body Artist de Don DeLillo, « être de musement et d’oubli » (p. 91). C’est une réflexion sur le pouvoir de la figure (p. 99) qui se met en place (fascination, travail de la mémoire, oubli). La figure donne à entendre.
  • Le chapitre suivant se penche sur les romans d’Emmanuel Carrère, dont L’Adversaire, sur la fascination et sur l’obsession que génère la figure du mythomane pour l’écrivain. Bertrand Gervais part de cette figure pour explorer le rapport du réel et de l’imaginaire.
  • Passant de l’obsession d’une figure à l’obsession de la figure, Bertrand Gervais parcourt les œuvres de Rober Racine (notamment Les Pages-Miroirs, œuvre où toutes les pages d’un dictionnaire sont découpées et enluminées), s’intéresse à la transformation à l’infini de la figure et à la quête qui s’établit dans la relation figurale. C’est le processus de création artistique d’une figure (figure du livre) qui est étudié ici, en passant par le scribe, le museur et l’interprète.

 

DÉFIGURER

  • Les figures sont malléables, elles ne cessent de se transformer. Elles ouvrent la porte à la « labilité de l’imaginaire » (p. 163). La figure donne lieu à une préfiguration, on associe la figure aux corps préfigurés, connus par avance, « corps-pensées » (p. 166), à une défiguration de ces corps et à une refiguration (étude à partir des textes de Didier Anzieu et Louis-René des Forêts).
  • Bertrand Gervais explore ensuite, à partir de divers exemples cinématographiques (dont Despair de Fassbinder, adaptation de La Méprise de Nabokov), le passage de la figure - notamment la figure du double - du roman au cinéma ainsi que le rapport cognitif et les écarts de vision (différents de ceux du roman) qui s’y développent.
  • Les figures sont des réactualisations de formes, elles cristallisent « un ensemble complexe d’intentions et de désirs, de deuils et de craintes » (p. 205). Bertrand Gervais s’intéresse dans un dernier chapitre à la corruption d’une figure, celle de l’ange dans 1999 de Pierre Yergeau, à « l’interruption esthétique » (p. 207) et à l’imaginaire de la fin.

 

CONCLUSION

C’est par le regard que la figure importe, elle nous regarde et c’est ainsi que nous la voyons. Le retrait de la figure nous plonge dans l’oubli, la violence et le vide.



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