Présentation de l’ouvrage par Mirella Vadean, PhD Special Individualized Program, Université Concordia, Montréal.
Table de matières :
Introduction « La ligne
brisée »
Présence
Chapitre I « Le labyrinthe et l’oubli :
fondements d’un imaginaire »
Errance
Chapitre II « L’effacement radical : entrer
dans L’oubli »
Chapitre III « L’apprentissage de la ville :
survivre à L’oubli »
Chapitre IV « Le mur de soutènement :
retourner à l’oubli »
Violence
Chapitre V « Un labyrinthe de faux-semblants :
violence et oubli »
Chapitre VI « La ligne de flottaison :
violence et silence »
Chapitre VII « Le Minotaure intérieur :
violence et répétition »
Conclusion
Déjouer l’oubli
Idées
principales
- Thèse : L’auteur pose d’emblée l’oubli comme modalité d’agir et non comme simple revers de mémoire. La figure associée est la ligne brisée, même figure qui désigne le labyrinthe. Depuis l’Antiquité on distingue deux types de dédales : à ligne continue et à ligne brisée.
Le labyrinthe à ligne continue offre un seul choix : on y entre pour suivre le tracé sinueux jusqu’au centre. Il n’y a pas danger évident, il y a pas lieu de talent particulier non plus, il y a juste de la persévérance pour atteindre le centre. S’il y a désorientation, cela est simplement dû à l’architecture, mais cela n’est pas dû aux choix multiples à faire.
Le labyrinthe à ligne brisée multiplie. Il y a danger à tout pas, il faut opérer de nombreux choix qui présupposent aussi des erreurs, l’imprévisible est au cœur de son architecture. Ce type de labyrinthe suscite l’oubli sous toutes ses formes. Certains auteurs révèlent l’absence de distinction entre les deux types de labyrinthe, ou leur condensation dans le terme « d’ambages » – synthèse des deux types de tracés.
- Problématisation : On se demande pourquoi ces deux types de labyrinthe, pourquoi en dépit d’une différenciation même si superficielle, continuent-ils à être analysés séparément. Selon l’auteur tout se rapporte aux modalités de représentations et leurs exigences spécifiques : le labyrinthe à ligne continue fait surtout objet des représentations iconiques ou picturales alors que le labyrinthe à ligne brisée est plus souvent récupéré par les représentations discursives et narratives. Le fait de mettre en récit, de mettre en intrigue, brise la ligne du labyrinthe, selon Bertrand Gervais (notion importante à retenir et travailler).
« Cet essai porte sur les labyrinthes
mis en récit », dit l’auteur. Il comprend par là labyrinthe comme lieu
imaginaire d’une épreuve et situe son point de départ dans le mythe de Thésée
et du Minotaure (Thésée doit entrer dans le labyrinthe, parcourir son trajet
sinueux, arriver au centre pour tuer le Minotaure. Pour ne pas se perdre, il
tient un fil, le Fil d’Ariane, symbole par excellence de la mémoire. Ce fil est
donc tenu par la fille de Minotaure, Ariane, à l’autre bout, à l’entrée du
labyrinthe. Thésée surmonte toutes les épreuves du labyrinthe, tue le Minotaure
et part avec Ariane à laquelle il promet le mariage, mais il OUBLIE son
engagement et il l’abandonne sur l’île de Naxos – cet épisode mythique faisant
objet de nombreux ouvrages ou opéras).
Les éléments retenus pour analyse sont :
- la désorientation (Thésée dans le labyrinthe)
- la violence (le combat avec le Minotaure)
- l’oubli (Thésée est frappé par un terrible oubli à son retour, il y a donc quelque chose qui se passe dans le labyrinthe).
Cette dernière donnée permet à Bertrand Gervais d’envisager le labyrinthe comme « théâtre de l’oubli et non comme palais de la mémoire ».
L’oubli est vu comme « positif », comme « modalité d’agir » et « in praesentia ». Il ne s’agit pas de le comprendre trop vite dans son sens premier d’oubli opposé à la mémoire. Partant de la célèbre phrase d’Aristote « La mémoire est du passé », l’auteur dit « l’oubli est dans le présent », ce qui lui permet d’expliciter le rapport mémoire/oubli. Si la mémoire maintient le temps, l’oubli le déstructure. Entrer dans le labyrinthe signifie entrer dans l’oubli qui est hors temps.
À travers ce rapport Bertrand Gervais ne plaide pas en faveur d’une opposition. Il calque sur les considérations de Paul Ricœur (cf. La mémoire, l’histoire, l’oubli) et montre qu’en effet la mémoire et l’oubli doivent « négocier » pour atteindre un équilibre. Il n’est pas donc question d’opposer la mémoire à l’oubli, mais de saisir le rôle que l’oubli joue dans son fonctionnement. À cet égard, une notion importante pour l’auteur est le musement, notion qu’il introduit dans Figures I : « Muser = se perdre dans la contemplation des figures ».
- Plan (trois parties)
Première partie : l’auteur se concentre sur une analyse minutieuse du mythe grec qui devrait lui permettre d’explorer l’imaginaire de l’oubli et de la ligne brisée tel qu’ils sont conçus par le labyrinthe. Il procède par comparaison, Thésée sera opposé ici à Œdipe dans le but de saisir l’oubli comme modalité d’agir. L’ouvrage de base convoqué est la tragédie de Sophocle Œdipe à Colone. Cette première partie fait le corps du Chapitre I « Le labyrinthe et l’oubli : fondements d’un imaginaire ».
Deuxième partie : elle est réservée à l’étude des motifs par lesquels l’oubli est mis en récit. Pour l’exemple on envisage trois ouvrages : L’attente l’oubli de Maurice Blanchot (qui pense l’oubli) dans le Chapitre II « L’effacement radical : entrer dans L’oubli »; L’inconsolé de Kazuo Ishiguro (manifestations de l’oubli dans une ville) dans le Chapitre III « L’apprentissage de la ville : survivre à L’oubli » et La musique du hasard (croisement entre oubli et hasard) dans le Chapitre IV : « Le mur de soutènement : retourner à l’oubli ».
Troisième partie est consacrée à la violence (le troisième volet), à ses manifestations contemporaines et au lien entre la violence et le silence. Trois récits servent de base : L’Adversaire d’Emmanuel Carrère (le héros principal est Thésée actualisé), dans le Chapitre V « Un labyrinthe de faux-semblants : violence et oubli » ; Zombi de Joyce Carol Oates (un tueur en série incapable de s’exprimer – met en rapport la violence, l’oubli et le silence), dans le Chapitre VI « La ligne de flottaison : violence et silence » et le film Lost Highway de David Lynch (une autoroute au centre de laquelle on trouve un Minotaure surprenant) dans le Chapitre VII « Le Minotaure intérieur : violence et répétition ».
Toutes ces analyses devraient rendre compte de l’existence d’une « littérature de la ligne brisée ».
La conclusion de l’ouvrage est construite d’une manière non conventionnelle. Divisée en deux parties, elle sert d’espace d’ancrage d’un exemple supplémentaire, le film Memento de Christopher Nolan (le héros principal Leonard Shelby souffre d’une perte complète de mémoire. Il se trouve emprisonné dans son labyrinthe où l’oubli sert de « principe architectural ». Pour ne pas oublier les informations vitales, il les note sur son corps. Lorsqu’il se regarde dans le miroir, il a ainsi accès à sa mémoire et à sa seule identité en fait. Le personnage de ce film montre qu’on peut choisir de ne jamais sortir du labyrinthe. Sauf qu’un danger guette, celui de devenir soi-même Minotaure. Cet exemple pointe une constatation qui émerge dès le chapitre V : l’oubli n’a pas qu’un penchant positif, l’oubli peut être aussi négatif.
La deuxième et dernière partie de la conclusion retrace le parcours de l’ouvrage en résumant le sujet théséen (véritable personnage conceptuel) identifié dans deux situations concrètes : s’il sort du labyrinthe, il incarne la version positive de l’oubli, s’il demeure emprisonné dans le labyrinthe, il dit le versant négatif de l’oubli. La violence dans le cas du versant positif a une fonction fondatrice de l’oubli et elle disparaît lorsqu’on sort, dans le cas du versant négatif « elle ne libère pas, elle enchaîne ». Bertrand Gervais montre que l’oubli permet la nouveauté d’un côté tout comme il permet la répétition (négative) de l’autre[1]. Le constat final : « notre modernité littéraire et cinématographique » retient le sujet théséen, mais en valorisant surtout le versant négatif de l’oubli et de la violence.
Commentaire de Mirella Vadean : C’est un ouvrage dense, très important pour nous. Nous devrions l’explorer sous le plan de la pensée issue du littéraire. Le mérite de cet ouvrage (et en passant, pas du seul ouvrage de Gervais que je commente) est la proximité du texte. Gervais garde quasiment toujours une distance très correcte par rapport au texte, il demeure proche du texte – à retenir peut-être sous le plan de la méthode ! Alors, essayons de continuer, de poursuivre cette réflexion autour de la mémoire et de l’oubli. Nous avons déjà un rapport proposé. Et si on le pensait à la lumière des enseignements tirés de cette théorie du labyrinthe, mais autrement ? Et si on faisait entrer l’oubli dans le palais de la mémoire et inversement la mémoire dans le labyrinthe de l’oubli ?
[1] Il convient de souligner que pour l’auteur, ici, la répétition est négative, « elle est absence de transcendance, impossibilité de trouver une issue ».