Compte-rendu par Véronique Labeille, Doctorante ès lettres, Université Lyon 2 Lumières – Université du Québec à Trois-Rivièves.
L’article de Bertrand Gervais s’inscrit dans le cadre de la publication des actes du colloque « l’expérience de la lecture » tenu à Reims, France, en 2002. L’approche de Gervais est de voir « comment l’imaginaire est pris au piège par les ruses du texte ? » (p. 10). Bertrand Gervais débute son argumentation en citant Giorgio de Chirico : « […] quand vous avez trouvé un signe, tournez-le et retournez-le de tous les côtés; voyez-le de face et de profil, de trois quarts et en raccourci ; faites-le disparaître et remarquez quelle forme prend à sa place le souvenir de son aspect. », Hebdomeros (p. 221). Cette remarque donne le ton à l’ensemble de l’article où l’acte de lecture est mis à mal grâce à des textes qui manipulent au plaisir le lecteur. Selon Gervais, l’imaginaire est une sorte « d’interface entre le texte et ses blancs et notre lecture ». Ainsi, à la lecture du texte, on « voit » « des personnages, avec une identité, une intentionnalité, un corps. Un corps imaginaire. Un corps que nous construisons selon nos paramètres personnels, nos interprétants et nos habitudes, selon nos savoirs, les uns hérités de notre éducation, les autres issus de nos propres expériences. » C’est pourquoi, en suivant le principe cher à Ricœur, Gervais suit l’« hypothèse d’une pré-compréhension ou préfiguration », soit l’« importance du pré-imaginé, du déjà compris et pensé, qui sert de support à toute pratique de lecture (p. 222) ». La lecture suit dès lors plusieurs étapes : la première est celle de la préfiguration du texte, la seconde de la configuration, pour mener à la dernière étape, celle de la refiguration de la lecture. Gervais cherche à démontrer comment le lecteur projette « à partir de notre répertoire de corps préfigurés […] des entités animées d’une vie qui n’est autre qu’un avatar ou un dérivé de notre propre intentionnalité (p. 223)». Finalement, c’est le jeu sur les corps et sur les innombrables identités qui est à l’origine de nombreuses méprises. La force de ces romans est de se jouer de nous, comme le font Tristram Shandy de Sterne ou Blanche neige de Barthelme.
La section intitulée « Le corps à rebours » (p. 225) repose sur la brillante analyse du huitième conte de Didier Anzieu, paru dans Contes à rebours en 1987. Gervais étudie en quoi l’« identité corporelle des personnages n’est jamais qu’une projection, l’actualisation en lecture de la dimension mimétique de cette construction narrative. » Dans ce conte, un personnage va chez un tailleur qui est « le mari de sa petite amie ». C’est donc une histoire d’adultère où tout le monde est trompé, y compris le lecteur. Le titre de la nouvelle Bisexualité évoque dès l’abord l’ambivalence du texte. Les penchants homosexuels du tailleur sont avoués dans le récit, ce qui engage le lecteur à lui attribuer d’office la qualité du titre. Le personnage-narrateur est masseur et s’introduit donc chez le tailleur avec l’assentiment de celui-ci pour masser sa femme qui est infirme. C’est ainsi que le personnage-narrateur peut assouvir ses désirs sexuels avec cette femme. Cependant, ce que le lecteur apprend dans un post-scriptum du texte, c’est que le personnage-narrateur est en fait une narratrice : « Je me suis bien amusée à écrire ce récit qui aura placé le lecteur dans la position même du tailleur : dupé sans s’en rendre compte ». La lecture que nous en donne Gervais permet avec brio de conserver nos automatismes de lecture et de comprendre que le piège repose bel et bien sur ces lectures préfigurées. « Nous comblons les indéterminations du texte à l’aide de nos schémas habituels et de nos scripts (p. 228) ».
La section suivante, « L’épreuve du corps » (p. 229), dénoue les nœuds gordiens du roman de Louis-René des Forêts, Malheur au Lido, où se multiplie le jeu de références littéraires et d’intertextualité.
Enfin, la dernière partie de l’article, « La preuve par le corps » (p. 234), se focalise sur la notion de « corps polymorphes ». Au final, les personnages sont comme des « identités-transit » dotés de « corps-pensées » tour à tour figurés et défigurés. « La littérature est là pour déconstruire nos automatismes, et les révéler pour ce qu’ils sont, des pensées à renouveler. »
Mon seul bémol à la lecture de cet article est quant à la définition de trois notions proches, mais pas similaires pour autant : figures, corps, identité. Et d’un point de vue plus général, le problème est que l’acte de lecture que définit Gervais repose sur une lecture de littéraire, voire d’érudit. « L’imaginaire comme grammaire de l’imagination (p. 233) » est certes une belle piste pour comprendre l’acte de lecture, cependant, c’est un imaginaire conçu sur les bases d’une culture riche et une habitude de lecture déjà en place. Il faut connaître cet univers de références auquel fait appel l’auteur pour saisir l’ensemble des virtualités du texte.