Compte-rendu par Charles Robert Simard, PhD Littérature comparée, Université de Montréal.
L’article de Bertrand Gervais propose une brève analyse de Lost Highway (1997), long métrage célébré du réalisateur américain David Lynch. Il y expose les principales stratégies thématiques du film — jeux identificatoires, rapports d’altérité, violences sacrificielles, non-transcendance et répétition — et s’attache à la formalisation de quelques figures — le labyrinthe, le Minotaure « intérieur », le ruban de Möbius, le double — jugées fondamentales à la compréhension de l’univers réitératif et déconstructeur du cinéma de Lynch. Alors que les topoï cinématographiques connus de la violence rituelle et de la crise identitaire s’orientent généralement, nous dit Gervais, vers une résolution cathartique des protagonistes qui la performent ou s’y engagent, l’espace détemporalisé de Lost Highway dément toute perspective résolutoire en développant un « imaginaire de la fin » nouveau, coupé de toute transcendance, enfermé dans une réitération infinie de ses événements, et n’autorisant aucun espoir de salut. Les figures privilégiées de ce schéma pessimiste et anhistorique de la fiction sont celles de la répétition (les boucles infiniment linéaires d’un ruban de Möbius, ∞), mais également celles d’une complexité perpétuellement réactivée (le labyrinthe et la figure monstrueuse du Minotaure), à travers laquelle le sujet se débat et où les forces horribles de l’inconscient se déploient. Gervais retrace l’historicité narrative de ces figures motrices dans le film et s’attache à en démontrer la productivité psychique et imaginaire : confronté au labyrinthe spatiotemporel d’une « Lost Highway », le sujet partitionné du film de Lynch dément une performance sacrée de son animalité qui ne soit, en définitive, qu’identitaire. « Moi » du double, voire du triple, « moi » nocturne, le « Minotaure intérieur » est ce personnage de la fiction psychique, définitivement coupé de toute résolution et plongé dans de multiples transits, dans une altérité-étrangeté-monstruosité aussi inévitable que la contingence de la conscience elle-même. Gervais est catégorique : le fil d’Ariane est brisé, Thésée ne se retrouve plus dans le labyrinthe, devient le Monstre lui-même, et toute visée appropriatrice et stabilisatrice du moi éclate au son d’un terrible « You’ll never have me... » (réplique du film).