Bertrand Gervais, « L’effacement radical. Maurice Blanchot et les labyrinthes de l’oubli », Protée, 2003, vol. 30, n° 3, p. 63-72.


Compte-rendu par Emilie Houssa, PhD études et pratiques des arts, Université du Québec à Montréal


Dans son article, « L’effacement radical. Maurice Blanchot et les labyrinthes de l’oubli », Bertrand Gervais réfléchit à la question de savoir « Où commence l’oubli et où termine la mémoire » (p. 63). Plus précisément, pour Bertrand Gervais, penser l’oubli revient à rendre compte de l’impossibilité de penser le début de la mémoire. Penser l’oubli, c’est penser la mémoire, et inversement, les deux éléments fonctionnent en dialectique. Cette dialectique met en place l’attente. Pour rendre compte de cette dynamique, Gervais propose une analyse du texte de Maurice Blanchot : L’Attente, l’oubli comme un de ces « récits qui tentent de ne pas s’éloigner de l’oubli » (p. 63). Pour Bertrand Gervais, le texte de Maurice Blanchot, permet de s’interroger sur l’idée de savoir comment faire d’un texte une page d’oubli. Le texte de Blanchot figure cette page d’oubli en montant un récit comme la mémoire de l’absence, du secret, de l’oubli. À travers ces lignes, Blanchot retranscrit un dialogue entre un homme et une femme au cours duquel rien ne se dit, tout se perd. Plus exactement, le texte de Blanchot, selon Gervais, figure le moment où les mots figent et de perdent une mémoire, une pensée, une situation. Le texte de Blanchot représente ainsi pour Gervais « les fictions de l’oubli qui tentent de capter l’absence labyrinthique dans son essence même » (p. 64).

 

« Paul Ricoeur a déjà soulevé ce qu’il nomme l’énigme commune à la mémoire et à l’imagination, qui est de rendre présent l’absent… Les fictions de l’oubli, en tant que récits d’une reconstruction malaisée, superposent donc toujours deux strates, l’une constituée de ce qui s’oublie, et l’autre, de qui oublie. (p. 64) »

 

Au-delà du passé historique auquel, selon Ricœur, renvoie la fiction, Blanchot, et Gervais par son analyse, posent avant tout la question de l’absence.

 

« Si la phrase que nous lisons renvoie à la phrase que le personnage lit, à quoi cette dernière renvoie-t-elle ? … [Ainsi dans le texte de Blanchot] cet écart ne se résorbera jamais, nous serons toujours décalés, pris de court. (p. 64) »

 

Bertrand Gervais travaille donc à mettre en mots et en interrogation le décalage constant entre le dire et l’écrit qui crée à proprement parler l’oubli. La question fondamentale de l’article devient « comment entre-t-on dans l’oubli ? (p. 65) ». Le labyrinthe devient ainsi « la figure de l’imaginaire », le « principe architectural » (p. 65) qui permet d’actualiser l’oubli. Le labyrinthe, précise Gervais, via la fable de Jorge Luis Borges Les Deux rois et les deux labyrinthes, n’a pas de construction déterminée. Il peut tout aussi bien être une construction élaborée (un palais) qu’une pure absence (un désert). Le labyrinthe repose avant tout sur le principe de la « perte de soi » (p. 66), et c’est en ceci qu’il actualise le plus concrètement l’oubli. Contrairement aux palais de mémoire, « le labyrinthe n’a rien d’un lieu de mémoire ; c’est au contraire un endroit fait pour l’oubli… (p. 66) ». Si le labyrinthe est un lieu d’oubli, c’est qu’il propose et impose une écriture intérieure déliée, pur fragment. Le labyrinthe devient ainsi l’expérience effective du musement de notre pensée.

 

« Le musement est l’imaginaire au travail…. Un mouvement continu de la pensée, un flot qui nous traverse jusqu’à ce que nous nous déprenions de lui, pour une raison ou pour une autre. Une forme de discours intérieur, dont la fonction n’est pas celle d’une dérive occasionnelle, mais bien celle du moteur de notre pensée. (p. 67) »

 

Penser le musement c’est ainsi penser l’impossible réalisation de nos pensées en mots. « Le musement est ce qui se trame en arrière-plan, pendant que le regard se perd et que l’attention flotte…. Et sa transmission, si elle doit passer par la parole, l’écoute et l’écriture, ne peut réussir que celles-ci en miment le mouvement plutôt que de l’arrêter afin de le décrire. Le musement c’est ce qui s’immisce entre l’attente et l’oubli. C’est l’attente oubli (p. 68) ». L’attente capte l’oubli par sa propre réflexivité : l’attente de l’attente. Car pour répondre à la première question soulevée au début de l’article : on n’entre jamais dans l’oubli, la frontière est floue, indicible, inconsciente. L’attente et l’oubli « c’est ce qui affleure à la conscience sans jamais devenir actuel (p.68) ». Il n’y a jamais de moment d’oubli, on est dans l’oubli sans jamais savoir qu’on y est entré. Le labyrinthe est alors à l’art de l’oubli, ce que le palais est à l’art de la mémoire : une pure actualisation de son processus même.



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