Bertrand Gervais, « Manger le livre : Désémiotisation et imaginaire de la fin », Protée, vol 7, n°3, Hiver 1999-2000, p. 7-18.


Compte-rendu par Érika Wicky, PhD Histoire de l’art, Université de Montréal.

Dans cet article, Bertrand Gervais explore les ressorts de l’imaginaire de la fin dans le récit biblique de l’Apocalypse. Il convoque aussi d’autres œuvres qui s’inscrivent dans cette tradition du récit de fin du monde dont Après Coup de Blanchot, certaines gravures de Dürer ou encore les romans d’Umberto Eco. Selon l’hypothèse qu’il propose de vérifier, les récits de fin du monde se caractérisent souvent par l’apparition d’un rapport singulier au langage et à ses potentialités. L’auteur constate, en effet, que l’approche de la fin entraîne dans les récits ce qu'il appelle une désémiotisation du langage qui conduit à une perte du signifiant ayant pour conséquence une valorisation à l’extrême de la matérialité du langage.

 

Cette idée est développée à travers l’étude de plusieurs récits bibliques où un personnage obéit à la prescription divine de manger un livre. L’auteur fait intervenir le contexte du récit pour en expliquer le sens : convoquant Alberto Manguel, Bertrand Gervais rappelle que la forme de codex que l’imaginaire traditionnel donne au livre n’était pas alors la norme et que le livre auquel il est fait référence est plutôt un parchemin dont la perception est plus immédiate, mais dont le déchiffrement nécessite une oralisation due au mode de transcription de l’époque. Dans cette perspective, l’acte de manger le livre paraissait bien plus instantané que celui de le lire.

 

Dans ces récits, l’ingestion du livre entraîne souvent l’acquisition d’un savoir qui dépasse les propriétés ontologiques du langage amenant le pendant de la désémiotisation: une sémiotisation excessive. En effet, après avoir mangé un livre, les personnages bibliques accèdent à des connaissances immenses, maîtrisent une langue pouvant être comprise de tous. Ainsi, dans l’Apocalypse, abondent les situations où le langage présente à la fois une surabondance de signes et  un déficit de sens de manière à ce que  la prolifération de signes ne semble servir qu’à maintenir un secret. Cette perte du sens prend diverses formes telles que la prolifération de signes, la récurrence des tropes qui soulignent les insuffisances du langage ou les appellations symboliques. Le livre qui se mange apparaît comme le comble de la matérialisation du langage, ce que l’auteur développe en convoquant les travaux de Gérard Haddad sur le sujet.

 

Enfin, Bertrand Gervais déplace son analyse vers City of Glass de Paul Auster pour montrer que ce double aspect de la désémiotisation du langage est à l’œuvre dans diverses écritures de la fin, dont celle de textes non religieux. En guise de conclusion, Bertrand Gervais propose plusieurs autres exemples étayant son hypothèse. 

 

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