Complémentarité poésie et musique dans l'acte de création poétique: le poème partition
Michel Barrucand, Université de Toulouse II, France
À la question d’un enfant : « Qu’est-ce qu’un poème ? », il est relativement aisé de répondre : « C’est un petit ensemble de phrases mises bout à bout qui riment entre elles, et qui font rêver ». Mais à y réfléchir plus sérieusement, et surtout avec la volonté de découvrir les mécanismes cachés derrière les apparences, on s’aperçoit bien vite que la tâche n’est pas aussi facile qu’il y paraît.
Le vers dans sa régularité souvent orthodoxe, bien sûr toujours esthétique, rassemble certes les mots, mais les fait aussi jouer entre eux. Ils se répondent les uns les autres par leur valeur sémantique propre au sein de la phrase. Et si quelquefois le désordre semble de mise et se traduit par une inversion, un rejet, voire une ellipse, une lecture - ou une relecture - plus attentive permet la compréhension globale et favorise les associations d’idées, elles-mêmes sources du rêve poétique recherché par le lecteur.
Cependant, le mot se définit aussi par sa sonorité, la rupture d’un silence qui a pour mission de décrire l’objet dont il est référence. N’oublions jamais que le langage s’est élaboré bien avant l’écriture, et que c’est par la sonorité différenciée de ses éléments que les hommes ont pu communiquer entre eux. Le langage est donc, dans ses origines, intimement lié à la perception auditive, et tributaire d’une écoute attentive et perspicace. En effet, les sonorités minimales ne sont pas infinies comme le prouvent les alphabets phonétiques dont la tâche essentielle est de résumer la langue en éléments sonores de base. En revanche, la combinaison de ces éléments peut paraître innombrable, et c’est cette ouverture vers toutes les possibilités phoniques qui favorise la création de mots nouveaux quand le besoin s’en fait sentir, dans les sciences surtout, mais aussi dans la vie courante. Le langage par conséquent ne se réduit pas uniquement à une combinatoire sémantique de définition du monde, aussi complexe soit-elle, mais inclut une combinatoire phonique qui en est peut-être son expression profonde.
Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas l’origine de la langue ni la formation des mots. Laissons ce domaine aux linguistes ou aux philosophes dont les recherches passionnantes mèneront peut-être un jour à la découverte d’une langue originelle universelle qui serait comme l’écrit Umberto Eco « le rêve d’une langue unique susceptible d’instaurer la fraternité entre les hommes ». En revanche, ce que nous aimerions mieux comprendre, ce sont les relations qui existent entre l’univers sonore engendré par l’accumulation des mots et la signification générale qui en découle.
La langue quotidienne ne représente pas un bon support pour étayer un tel axe de réflexions et de recherches. En effet, dans ce cas bien précis, la signification des mots prévaut dans le discours. La sonorité des vocables utilisés n’agit que comme une nécessité physique pour permettre la distinction, et donc la compréhension. Mais intrinsèquement, elle ne joue quasiment aucun rôle, sauf quand on se focalise sur l’intonation, c’est-à-dire le chant des mots dans la phrase, et qui pourrait à la rigueur modifier le sens du message, différencier par exemple une question d’une négation.
Toutefois, il existe un secteur du langage où les sonorités semblent agir directement sur la signification globale du discours : la poésie. Poser la question de savoir si le poème doit être considéré comme un texte poétique ou comme une partition de type musical revient à essayer de définir les relations qui existent entre la poésie et la musique, discerner les points de jonction entre ces deux arts et, ce faisant, suggérer une manière de lire la poésie pour que le message poétique délivré soit appréhendé dans son ensemble et pas simplement sous le biais de l’idée proposée ou des images évoquées.
I- REMARQUES LIMINAIRES
Avant de définir les points de jonction entre les deux arts, poésie et musique, quelques remarques liminaires livrées à la réflexion du public.
1- La langue est à la fois un outil d’expression, mais aussi de réflexion.
L’homme possède la capacité physique d’exprimer - c’est-à-dire de faire sortir de lui-même, d’extraire comme d’un minerai interne - ce qu’il ressent, par l’intermédiaire de son corps, mais surtout de sa voix. L’animal aussi - au moins les animaux à sang chaud - est doué du même pouvoir physiologique, mais avec une différence essentielle : l’expression animale paraît se cantonner à des sonorités limitées, plus ou moins répétitives et peu organisées entre elles, et correspondre à l’expression de besoins physiques immédiats. L’être humain quant à lui a su combiner les sonorités pour les transformer en un langage évolutif qui par ricochet favorise l’abstraction.
Parallèlement, on peut considérer que la musique qui manifeste les sentiments intérieurs, que le langage quotidien ne sait pas bien reproduire, est une véritable langue, d’une part à cause de la complexité de son organisation - même au niveau d’une musique primitive - et d’autre part grâce au nombre infini des combinaisons possibles des sonorités musicales entre elles. La comparaison des structures de ces deux langages, la langue et la musique s’impose par conséquent d’elle-même afin de mieux cerner leurs convergences.
2- La musique et la langue s’inscrivent toutes deux dans le domaine de la communication. Or, communiquer, c’est rendre commun, c’est-à-dire faire part, informer, et donc transmettre. Mais c’est aussi avoir des relations avec autrui, être en rapport avec quelqu’un par le biais d’un langage. La communication sera donc à la fois l’action même de communiquer, mais aussi le résultat de cette action.
3- Il nous faut délimiter deux niveaux de l’utilitaire de la communication.
Le premier niveau : l’utilitaire direct, celui dans lequel le message est contrôlé en permanence par le langage. Par exemple quand on donne un ordre, on envisage le résultat de cet ordre, c’est-à-dire l’action accomplie en relation avec la formulation : « Il faut du bois pour la cheminée », et l’on rajoute une bûche. Il en est de même quand on présente une information. On s’attend alors à la modification d’un comportement en relation directe avec l’information donnée. « J’ai vu un loup dans le jardin » marque la constatation d’un fait, mais aussi agit comme une mise en garde : ne pas sortir sans son fusil !
L’autre niveau, que nous pourrions définir par analogie comme l’utilitaire indirect est beaucoup plus subtil. Il s’agit du message esthétique, délivré certes au moyen d’un langage, mais dont le résultat n’est pas acquis d’avance, et qui conserve toujours son caractère aléatoire parce qu’il suscite une multiplicité de réactions, ce qui par ailleurs lui confère sa richesse.
Essayons à présent de mettre en évidence ce qui distingue ces deux arts, car chacun a évolué de façon spécifique et originale au cours de l’histoire, et ce, en dépit de leur origine commune.
II- DIFFERENCES entre poésie et musique
1- La poésie s’appuie sur la langue. Elle est donc tributaire des mots et de leur signification. Car le mot poétique n’est pas différent de celui utilisé dans le langage courant quand il est pris séparément. Le membre de phrase « la chaleur du soleil » est perçu comme une réalité physique, d’ailleurs relativement banale. Les mots s’organisent logiquement et grammaticalement pour décrire une sensation que chacun connaît parfaitement pour l’avoir ressentie sur son corps dans les mois d’été. Le poème est donc une accumulation de mots parfaitement compréhensibles, s’ils sont pris dans leur unicité, chacun de ces mots constituant le minimum sans lequel l’édifice est inabordable.
La musique quant à elle repose sur des notes, vibrations sonores aux multiples dimensions (les harmoniques) dont la signification purement musicale est enfermée dans le système même qui l’a produit. Les quatre notes qui ouvrent la cinquième symphonie de Beethoven (sol - sol - sol - mi) s’inscrivent dans les registres médium ou grave et sont émises par le quatuor à cordes et une clarinette en si b, les instruments étant à l’unisson ou à l’octave, ce qui crée un timbre particulier. Ici, il n’existe pas de signification autre que les vibrations de l’air que nous percevons dans nos oreilles, vibrations qui nous permettent de nous situer sur l’échelle des valeurs sonores. D’ailleurs, nous percevons la tonalité de cette introduction - le do mineur - grâce au mi bémol qui est la tierce mineure de la gamme et qui en est une caractéristique essentielle. Nous sentons aussi tout de suite la complexité de la combinaison sonore, dès l’émission de ces notes jouées par des instruments de l’orchestre, le quatuor assurant une certaine unité de timbres (des cordes frottées), avec une particularité, l’utilisation de la clarinette qui apporte à l’ensemble sa sonorité moelleuse et relativement chaleureuse. Les notes ne sont par conséquent pas données dans l’absolu, mais dépendent de leur support instrumental.
Apparemment donc, la poésie semble inscrite fondamentalement dans le langage, alors que la musique se révèle dans un code de perception plus large et surtout plus diffus.
2- Toutefois, ce qui fait la poésie, ce n’est pas seulement le mot, mais l’organisation des mots au sein du vers, relation qui souvent marque un décalage par rapport à la langue utilitaire. L’exemple suivant
On n’entendait que la chaleur du soleil ......
montre qu’on est ici à l’extrême limite de la langue, dans la mesure où cette phrase ne revêt aucun sens dans le langage utilitaire puisqu’on ne peut percevoir par l’oreille (« on entendait ») une température (chaleur). Cette langue poétique appartient donc à un autre ordre de valeurs, celui qui permet la création d’un univers différent, parallèle à la réalité, comme une réalité reconstruite qui traduirait davantage l’expression d’une intuition que d’une perception directe. Toutefois, les mots même s’ils s’inscrivent dans des juxtapositions étranges sont toujours à l’origine de la signification. Par conséquent, ils doivent être interprétés par le lecteur, c’est-à-dire rentrer dans un code linguistique même si ce code est en décalage par rapport à la norme.
Il est de même pour la musique qui, elle, dépend d’une interprétation double. Il s’agit d’abord de celle du musicien qui joue de son instrument et qui rend ainsi sensible le contenu de la partition. Mais l’auditeur qui perçoit les sonorités, lui aussi interprète l’œuvre et cela en fonction directement et uniquement de lui-même, de son vécu et de ses aptitudes musicales à entendre, c’est-à-dire de sa capacité à distinguer les sons et à les organiser entre eux en un tout cohérent. Cette dimension toute personnelle de la musique est un élément à toujours prendre en compte dans la mesure où la musique est avant tout perception, c’est-à-dire la réaction d’un individu à une stimulation extérieure.
3- Une autre distinction entre poésie et musique réside dans le développement des contenus. En effet, la poésie déploie son discours en suivant globalement la logique de l’argumentation. L’argumentation du poème est fondée sur un élargissement progressif des éléments qui le constituent, et des rapports logiques - de causes à effets par exemple - s’établissent entre ces différents éléments que l’on pourrait assimiler à des segments. Certains poètes toutefois utilisent un écart dans la logique interne du discours pour créer des effets poétiques, tel Mallarmé qui dans sa poésie dite hermétique utilise des ruptures du sens des phrases, ou bien E.E. Cummings, pour la littérature américaine, qui volontairement brouille les cartes linguistiques pour forcer le lecteur à ne pas banaliser sa lecture, mais au contraire à la rendre active, c’est-à-dire créative et donc poétique.
Quant à la musique, elle se déploie à partir de la répétition modulaire, comme si la référence n’était pas directement assimilable et mémorisable d’un premier et unique jet. L’auditeur a besoin d’un certain temps pour appréhender la phrase musicale. C’est probablement cette difficulté de mémorisation qui est à l’origine de l’énonciation du thème principal en huit mesures (8 étant le chiffre de l’harmonie universelle).
4- Enfin, dernière différence liée à la langue elle-même, la poésie ne peut suivre qu’un cheminement linéaire, quelle qu’en soit sa présentation visuelle sur la page, parce qu’elle s’inscrit dans le cadre spécifique de la lecture des mots organisés en phrases. Alors que nous avons vu que la musique joue sur au moins deux plans, l’horizontal, celui de la mélodie, mais aussi le vertical, celui de l’harmonie, la science des accords.
III- CONVERGENCES entre musique et poésie
Nous venons d’évoquer certains points de divergence entre les deux arts, mais n’y a-t-il pas encore plus de convergence que d’écarts entre poésie et musique ? À y bien regarder, l’analyse de la poésie peut être assez proche de l’analyse musicale des partitions. Ne parle-t-on pas d’ailleurs de mélodie dans le déroulement des mots d’un poème ? Et même l’élément harmonique peut se concevoir assez facilement. Il s’agit de l’agencement des mots entre eux à la fois dans le vers lui-même, mais aussi dans la strophe, ou les strophes. L’énonciation ne sera donc pas simultanée, mais peut perdurer par le biais de la mémorisation rapide et naturelle ; les mots vont jouer entre eux, se compléter, s’opposer, se contraster, créer un véritable « univers harmonique sémantique ». De plus, ces mots, de par leur sens premier, s’organisent en images génératrices d’une certaine tonalité de l’œuvre. C’est ainsi qu’on parlera de poésie de la mer, de poésies religieuses, etc.
Mais il faudra bien aussi intégrer l’agencement des sonorités des mots pour que le tout soit parfait, car encore une fois le mot utilisé est sonore même s’il est lu dans le silence absolu. Cette dimension sonore retrouvée nécessitera une véritable analyse musicale du poème qui passera par des phases essentielles telles la recherche des récurrences phonémiques indépendamment du sens des mots-supports; la prise en compte de l’évolution des sonorités au sein des vers; la compréhension des rapports des sonorités dans la strophe, voire dans tout le poème; peut-être même une définition de la tonalité qui ne soit pas liée au sens des mots employés, mais bien à l’univers sonore créé par la musique de ces sonorités. Tout bien considéré, la musique et la poésie sont très proches l’une de l’autre.
1- La réunion de ces deux arts par la notion même de langage qui les enveloppe. En effet, la poésie comme la musique sont des langages spécifiques d’une langue plus générale liée à la communication dont ils seraient l’émanation esthétique.
Le langage est à la fois l’emploi de la parole, c’est-à-dire des sons isolés regroupés autour de l’idée qui ainsi s’exprime dans un contexte sonore et audible; mais aussi le moyen de communiquer la pensée ou les sentiments; et encore la manière que prend l’expression de cette idée au moyen d’un style adéquat. L’expression, c’est donc le style. Or la poésie est un support à l’expression, support dont la dimension esthétique est une caractéristique très forte, d’où le travail apporté par le poète dans le choix des mots, le rythme de la langue choisie, etc. La musique, elle aussi, est un support à l’expression d’une émotion dans l’intention évidente de créer cette même émotion chez l’auditeur.
Remarquons d’ailleurs que le terme de langage sera employé pour définir la manière par laquelle les musiciens mettent en œuvre leur savoir et leur intuition: on parlera du langage romantique de Schubert, ou du langage dodécaphonique de Schönberg pour se référer à une façon d’écrire, c’est-à-dire de composer.
2- Poésie et musique sont deux langages à vocations similaires qui reposent sur un même phénomène physique. Ils ont tous deux un caractère sonore et vibratoire, puisqu’ils possèdent une base commune : le son.
a) aspect sonore : la poésie est certes fondée sur des mots. Mais d’un point de vue purement auditif, ces mots sont composés de séquences phonétiques, c’est-à-dire de sons minimaux regroupés sémantiquement, sur lesquels s’élabore la sonorité du mot dans sa totalité.
Quant à la musique, elle repose fondamentalement sur la note, c’est-à-dire une résonance multiple dans son unicité grâce aux harmoniques qu’elle fait entendre.
b) caractère vibratoire. Pour Descartes, il existe une interdépendance entre l’âme et le corps par vibration interne. D’où l’importance des vibrations extérieures qui font vibrer le corps et résonner l’âme en conséquence. La musique et la poésie sont précisément ces sonorités extérieures, charpentées en univers sonore, de la qualité desquelles dépendront la résonance intérieure et finalement la sensation esthétique.
c) notion d’articulation, c’est-à-dire la capacité à faire entendre distinctement les différents sons d’une langue. La production du son est un phénomène physique qui dépend du support de l’émission.
Pour la poésie, il s’agit bien entendu de la voix humaine, avec ses inflexions, ses hésitations, voire son intonation.
La musique, elle, bénéficie d’un éventail spectaculaire de supports : les instruments. Et en théorie, tout objet sonore peut devenir un instrument de musique, la voix n’étant que l’un de ces instruments.
3- La coordination de ces sonorités, dans un ensemble cohérent.
En poésie, les phonèmes cumulés s’organiseront en mots, puis en groupe de mots, le tout s’inscrivant dans une logique grammaticale, mais aussi euphonique, puisque la recherche esthétique est le présupposé du poème.
La musique agit de même. Elle s’efforce de coordonner les notes entre elles par le biais des intervalles, des tonalités, des relations de hauteur, dans un but purement esthétique.
4- Enfin, quatrième convergence, les deux arts suivent des règles, énoncées ou intuitives, qui visent à créer un maximum d’effet auditif.
En poésie, la parole déroule son cours de façon mélodique que l’on appelle souvent harmonieux, peut-être déjà pour indiquer que la lecture linéaire ne suffit pas, mais qu’il est nécessaire d’intégrer une dimension verticale de correspondance des sonorités entre elles.
La musique se définit toujours sur le double plan mélodie / harmonie, c’est-à-dire que le thème, au départ succession de notes isolées puis regroupées par une logique interne au morceau, est énoncé simplement puis se développe peu à peu dans une construction harmonique complexe (voire contrapuntique) en fonction du déroulement de l’idée et du savoir-faire du musicien.
(Les fugues de Bach sont construites sur ce modèle, au début l’énonciation très claire du thème, puis graduellement et assez rapidement une précipitation et un entrecroisement des voix qui font tout l’intérêt - mais aussi toute la difficulté pour l’instrumentiste - de ces morceaux complexes, mais merveilleux, dont Charles Marie Widor, le grand organiste, disait : « Dans cette admirable polyphonie, jamais rien d’inutile » .)
Quand on met en parallèle les éléments de base de la langue poétique, les phonèmes organisés en mots, et de la musique les notes, on s’aperçoit que de nombreuses correspondances existent. Bien sûr, on ne saurait prendre au pied de la lettre ces correspondances dans la mesure où le mot est toujours plus que ce que ses composants sonores révèlent de lui parce qu’il signifie, il a toujours un sens, les sonorités ne sont que des supports physiques, des vibrations.
Toutefois en étudiant la poésie de langue étrangère, on peut davantage faire abstraction du sens et ainsi se concentrer sur les éléments sonores qui charpentent le poème. C’est personnellement ce que je me suis efforcé de faire avec l’œuvre de Sidney Lanier (1842-1881) en suivant une méthode analytique rigoureuse dont voici la trame et qui pourrait représenter une approche musicale de la poésie en trois phases :
1° la transcription de certains poèmes caractéristiques en alphabet phonétique;
2° le décompte de toutes les sonorités ainsi repérées;
3° et enfin une analyse systématique des tableaux statistiques ainsi obtenus.
Cette analyse fine et rigoureuse permet ainsi de relier les deux arts de façon structurelle et non plus subjective. Dans une meilleure compréhension, il faut bien sûr compléter cette analyse phonique par une analyse rythmique, en superposant les rythmes musicaux sur les rythmes poétiques, et en utilisant l’écriture musicale réelle.
CONCLUSION
Le poème est-il donc un texte ou une partition? La question reste bien sûr ouverte, mais il faut se la poser si l’on veut mieux comprendre ce qu’est la poésie. En effet, nous avons vu que poésie et musique ont de nombreux traits communs. Toutes deux reposent sur l’utilisation, dans un but esthétique, de sonorités calculées, graduées et organisées en séquences mélodiques. Si la musique s’établit dans un système harmonique qui lui est propre, la poésie par l’accumulation des sonorités, ainsi que par le sens des mots qui la composent, touche aussi à cette dimension harmonique, moins évidente certes puisqu’elle n’apparaît qu’à l’analyse, mais tout aussi réelle. Il suffit de lire un poème à haute voix pour remarquer que certaines sonorités laissent une trace très forte dans notre conscience, comme si nous bâtissions nous-mêmes les accords à l’intérieur de notre univers esthétique.
En outre, la poésie et la musique sont fondamentalement ancrées dans la notion de rythme, pulsations régulières et répétitives qui donnent au cadre sonore des limites précises et qui induisent parallèlement un sens à l’oeuvre. Le rythme est non seulement un support au poème et joue un rôle prédominant lors de sa création par le poète, mais permet aussi au lecteur d’avoir un guide, un cadre structuré grâce auquel il saisira les limites du poème. En musique, c’est de l’accentuation rythmique que résultera la clarté et la compréhension de l’œuvre musicale.
Ajoutons que la poésie et la musique sont fondées sur deux grands principes communs. Le premier est la répétition. En poésie, il s’agit de la récurrence régulière des composants internes du poème : les phonèmes, les mots, les groupes de mots, ainsi que les sonorités caractéristiques, allitérations ou assonances, qui ont pour but de préciser le sens général, ou de suggérer l’atmosphère sans laquelle le sens serait appauvri. En musique, il est nécessaire que le thème soit répété, car l’appréhension et la mémorisation du message sont plus complexes puisque sans support sémantique direct.
Le deuxième principe commun est celui de l’opposition. En poésie, les sonorités sont opposées deux à deux, et les mots unissent leurs contradictions pour favoriser la naissance d’images étonnantes et fortes. En musique, les tonalités s’opposent aussi, majeur-mineur, avec toutefois un retour obligé à la tonalité d’origine pour conclure le morceau. Ce n’est qu’à partir de Mahler que la tonalité deviendra évolutive, et Schönberg qui dans le dodécaphonisme fera résonner et s’opposer les douze sons de la gamme - la série - et ne répétera aucun son de cette série avant que les onze autres aient été utilisés dans l’harmonie ou dans la mélodie. Opposition des rythmes aussi, dans la construction du morceau ou le vif alterne au lent, le ternaire au binaire, le scherzo à l’andante. Opposition enfin dans les nuances, le piano (pp) et le forte (ff), ou bien le sforzando (sf) dans une ligne mélodique douce. Cette opposition marque les contrastes, c’est-à-dire une certaine rupture de pensée grâce à laquelle le thème rebondit et puise une force nouvelle.
Enfin, dernier point de comparaison manifeste, la forme générale. La poésie a longtemps été composée sous forme d’odes, de ballades, d’hymnes (par exemple : les fameux Hymnes à la Nuit de Novalis). Le poème est alors un chant, par ses sonorités mélodieuses, par sa thématique, mais aussi par son cadre structurel. Le meilleur exemple étant le sonnet, mot qui dérive de l’italien sonata et qui fait directement référence à la musique. En outre, de nombreuses œuvres poétiques adoptent une réelle structure musicale comme référence structurelle, par exemple : The Symphony de Lanier, long poème dans lequel les instruments de l’orchestre directement nommés (violons, hautbois, flûte, etc.) sont les acteurs essentiels de l’œuvre ; ou bien autre exemple caractéristique, les nombreuses œuvres du poète franco-lituanien Oscar Milosz (1877-1939), dont les poèmes ont souvent des titres musicaux: Symphonie de Septembre, Symphonie inachevée, Gammes etc., œuvres que l’on peut qualifier de musicales compte tenu du titre, de la structure interne, des sonorités et des rythmes révélés par l’analyse.
Ainsi, la poésie, sans être tout à fait un art musical, à cause du pouvoir sémantique des mots qui la projette dans un univers supérieur, s’apparente à la musique. Le poème est en réalité une partition déguisée. Les éléments musicaux qu’il contient ne sont pas des purs jeux de langage. Ils sont non seulement le support physique du contenu, mais ils participent aussi à la signification profonde de l’oeuvre, et sont souvent à l’origine même de la création des vers.
Dans une lettre du 25 Mai 1792, Schiller écrivait à Goethe : « La musique d’une poésie est bien plus souvent présente à mon âme, quand je m’assieds à ma table pour l’écrire que l’idée nette du contenu, sur lequel souvent je suis à peine d’accord avec moi-même ».
Cela signifierait-il que les poètes sont avant tout des musiciens ?

