* 13 Novembre 2009 : Le groupe « Penser la théorie » organise sa journée d’étude annuelle sous le titre « Transposition – Théories à l’œuvre ». Nous avons le plaisir d’accueillir, au carrefour des disciplines, des conférencières et conférenciers de l’Université Concordia, Université de Montréal, Université du Québec à Montréal, Université McGill, Université de Western Ontario et Université Stendhal de Grenoble.
Présentation
La transposition, une notion souvent associée au domaine de la linguistique ou de la traduction, relève d’une abondance de sens lorsqu’elle se voit placée dans un contexte élargi par les études littéraires, l’histoire de l’art ou les nouvelles formes d’expression artistique. Contigüe de l’adaptation, ou de la transadaptation, de la traduction, du transfert, de l’application, voire même de la citation ou de l’intertextualité, la transposition se laisse difficilement circonscrire et définir.
Que signifie transposer ? S’agit-il de placer un objet dans un décor différent, de modifier ses propriétés d’origine, comme l’indique la musicologie où la transposition sert à modifier le ton d’origine ? Comment prendre en charge ce « déplacement » qui n’est jamais lisse, mais fait de ruptures et d’écueils ?
Dans une perspective théorique, que peut-on transposer ? Est-il question de transposer une théorie entière ou certains principes constituants d’une théorie ? Comment résoudre le problème de l’origine de la théorie, comment faire pour détacher la théorie (ou des fragments de celle-ci) de son objet premier afin de la récupérer ? Que cela implique-t-il pour la pensée théorique ?
De la liste des principes fortunés grâce à leurs préfixes : interdisciplinaire, pluridisciplinaire, transdisciplinaire, multidisciplinaire, lequel conviendrait le mieux pour asseoir la notion de transposition ?
Que se passe-t-il lorsqu’un philosophe se sert de ses propres outils conceptuels pour étudier un tableau ou un texte littéraire et faire dire au tableau ou au texte ce qui fonctionne dans et selon sa propre théorie philosophique (quitte à faire des anachronismes ou à opérer des écarts) ? Doit-on se référer à une communauté scientifique pluridisciplinaire qui devrait se créer pour permettre aux historiens de l’art ou aux littéraires de mettre les dires des philosophes à l’épreuve de leurs propres outils d’analyse et inversement ?
Que se passe-t-il lorsque la transposition « voyage » et complexifie le concept en soi d’une étape supplémentaire. Par exemple, comment traduire la transposition ? Peut-on la réduire à une succession de deux procédés : traduction intersémiotique (première transposition) et traduction interlinguistique (deuxième transposition) ?
Comment qualifier et quantifier la transposition théorique dans les cas imposés par l’apparition de nouveaux supports de création ? Permettent-ils l’émergence de nouvelles théories ou font-ils voir les limites, les impasses auxquelles mène la transposition des théories déjà existantes ?
Finalement, la transposition peut-elle devenir trahison ? Y a-t-il des droits de la pensée en transposition?
Résumés communications
Journée d’étude
Vendredi 13 novembre
2009
Université Concordia,
Montréal
Maxime Philippe, PhD études
littéraires, Université McGill
Que
reste-t-il de queer à La Recherche ?
En 1949,
Justin O’Brien présente, dans un article qui a fait date, sa théorie de la
transposition sexuelle dans La Recherche
du temps perdu. À la lumière de révélations posthumes, Albertine ne serait
qu’un ancien amant que Proust aurait travesti ou plutôt transposé d’un sexe à
l’autre. Cette théorie fut largement reprise et donna lieu à une série de
transpositions successives. Elle fut remise en question également pour cette
surenchère même, qui finissait en voulant décrypter l’œuvre de la sorte à la
réduire au néant d’une spirale sans fin. Eve Kosofsky Sedgwick, dans Epistemology of the Closet, met en
évidence les apories d’une telle interprétation, qui, croyant résoudre
certaines contradictions de La Recherche
et l’indexer sur la vie de l’auteur, ne fait que déplacer le problème. Elisabeth Ladenson, dans Proust’s Lesbianism, semble clore
définitivement le débat quant à cette théorie. Elle insiste sur l’aspect
central du lesbianisme dans l’œuvre de Proust. Je voudrais, cependant, revenir
sur cette notion de transposition à la lumière des questions que posent
l’histoire littéraire à la théorie et remettre en perspective ces différentes
lectures, car il me semble que, pour convaincantes que soient ces théories,
elles présentent toutes l’inconvénient de réduire en partie l’ambigüité
fondamentale de La Recherche, qui
tient en partie à l’ambigüité de son genre même : fiction, autobiographie
ou autofiction ? Tout se passe donc comme si l’incertitude du genre de La Recherche se propageait au genre même
des personnages et aux relations que les personnages entretiennent entre eux.
M’appuyant sur ce réseau de transpositions, j’essaierai d’interroger la valeur
opératoire de la notion de transposition pour une lecture de La Recherche.
Sara-Danièle Bélanger, PhD Littérature
comparée UdeM
La
transposition comme zombification
On sait
qu’en linguistique, le concept d’interférence désigne le phénomène résultant du
contact entre deux ou plusieurs langues, qui se manifeste par l’emploi, dans
une langue, d’éléments relatifs à une autre langue. Évidemment, ce concept se
transpose facilement à la littérature, spécifiquement à certaines pratiques,
littéraires ou autres, postmoderne, pratiques qui s’emploient à un exercice de
détournement du sens, qui recyclent des matériaux culturels classiques et ainsi
proposent de nouvelles avenues de lecture (entendant par là un changement
autant sur le plan de l’interprétation que sur celui du rapport qui s’établit
au texte ou à l’œuvre). Dans le cas de Pride
and Prejudice and Zombies (reprise et détournement du Pride and Prejudice de Jane Austen par Seth Grahame-Smith),
l’interférence se révèle plutôt sociohistorique que linguistique, c’est-à-dire
que ce sont deux époques, avec leurs systèmes de référence respectifs, qui se
court-circuitent au sein d’une même langue, dont les formules datées et les
contours mondains sont tout de même répétés, voire pastichés par Grahame-Smith.
Cette zombification du texte de Austen représente-t-elle une forme de trahison
du texte, ou encore une adaptation postmoderne de la glose médiévale ? Comment ce
type d’interférence participe-t-il à un déplacement du rapport contemporain au
savoir classique, livresque, ainsi qu’à la transmission de ce savoir? En se
servant de l’exemple ludique que nous fournit ce texte (déjà bestseller
seulement un mois après sa publication), il s’agira d’essayer de repenser la
forme ou le procédé de l’interférence postmoderne dans les termes d’une
zombification. C’est-à-dire qu’en se servant de la figure du zombie, on
essaiera de réfléchir à cette pratique de recyclage littéraire comme un
exercice qui ne s’avère ni mortificatoire, ni tout à fait déterritorialisant ou
défamiliarisant, mais qui emprunte tout de même certains traits au
« mort-vivant ».
Valérie Cools, PhD Humanities, Université Concordia
Impasses, fenêtres
et passerelles : La transposition théorique vers les médias émergents
L’apparition
d’un nouveau support médiatique suppose la mise au point d’une théorie adaptée
à ce dernier. Cette communication vise à explorer les manières dont cette
théorie peut se constituer. Les propos seront illustrés à travers les exemples
de la bande dessinée et du jeu vidéo. Dans un premier temps, les médias
émergents ont tendance à emprunter aux médias pré-existants aussi bien leurs
principes de fonctionnement que leur appareil théorique. Dans un sens, cette
transposition directe de la théorie finit par se révéler comme une contrainte,
car elle limite les possibilités d’expansion du média émergent, en masquant les
propriétés qui sont uniques à ce dernier. Cependant, c’est justement cette
transposition qui permet de mettre en valeur ces propriétés : celles-ci
commencent là où la transposition se transforme en impasse. En même temps,
malgré les limites de ce type de transposition, celle-ci demeure une méthode
d’analyse efficace, à condition qu’elle devienne transposition indirecte,
c’est-à-dire une transposition adaptée au média émergent. En d’autres termes,
il faut garder à l’esprit que l’élément théorique transposé peut occuper une
place différente au sein du nouvel appareil théorique, ou entretenir des
relations avec d’autres éléments formels ou propres au média en question.
Ainsi, la transposition théorique peut s’adapter et constituer une manière
d’éclairer différemment le fonctionnement du média émergent. Enfin, cette
transposition constitue une passerelle reliant les deux médias (préexistant et
nouveau). En effet, la transposition, même indirecte, suppose un point commun
entre le contexte de départ et celui d’arrivée : à travers la
transposition, ce point commun est souligné et constitue une suture permettant
une étude non seulement plurimédiatique, mais aussi intermédiatique.
Emilie Houssa, PhD Études et
pratiques des arts, UQAM
Le cinéma de Jean-Luc Godard, une théorie en mouvement
Jason R.
D’Aoust, PhD Theory and criticism, University
of Western Ontario
La transposition et la représentation: la voix
transfigurée d’Isolde chez Wagner
La transposition et la transfiguration s’inscrivent toutes deux dans une
logique de la transgression. En
effet, l’adjectif de relation « trans- » signifie ce « qui traverse
l’espace ou la limite, qui est de l’autre côté de la limite que désigne le
substantif de base » (TLF). Ma présentation aborde la voix humaine telle
qu’elle est transposée esthétiquement
dans le drame musical wagnérien lors de la scène finale de Tristan und Isolde.[1]
Cette approche permettra de toucher à plusieurs points qui, espérons-le, en
alimentant notre réflexion et nos discussions, déplaceront nos présuppositions
à propos de la transposition: 1) la voix humaine en tant qu’outil premier,
originaire même, de la trans-position du désir dans le désir de l’Autre ;
2) comme mentionné précédemment, la représentation en tant que transposition
(ah... les mises en abyme !) ; et 3) la transfiguration comme moment
de métamorphose qui en appelle à la transcendance du désir inconscient. La
transfiguration d’Isolde se relève un cas d’étude d’autant plus passionnant que
la voix y est porteuse du désir inconscient en plus de le porter :
autrement dit, la voix y transporte le désir.
Complément d’étude :
« In dem wogenden
Schwall/in dem tönenden Schall », séquence audio présentée
par Mirella Vadean, PhD SIP, Université
Concordia
L’écoute
proposée s’organise autour de quelques axes qui devraient permettre une
meilleure compréhension de l’extrait. Nous essayerons de comprendre Tristan und Isolde comme :
- opéra chromatique
- opéra mythique
- opéra des contrastes (par excellence)
- opéra vénitien
Extrait sonore tiré de Tristan
und Isolde, chor und Orchester der Bayreuther Festspiele, Karl Böhm dir.
(Birgit Nilsson soprano)
Laurence JayRayon, PhD
Traduction, UdeM
L'écoute
de l'écrit : vers une transposition raisonnée en traduction
Cette communication propose d’examiner la transposition à différentes
étapes de la vie d’un objet littéraire ayant fait l’objet d’une traduction
publiée. À partir d’une étude de cas qui met en avant la transposition de
schèmes poétiques audibles issus de la langue maternelle orale (le somali) à la
langue d’écriture (anglais ou français) chez deux auteurs somaliphones, je
m’interroge sur la pertinence d’une lecture sonore dans une perspective
traductive. Globalement, cet exemple permet d’interroger la notion de
transposition aux stades de l’écriture, de la lecture, de la traduction et
enfin de l’édition, autant d’activités traditionnellement dissociées du sens de
l’ouïe. Si les outils disponibles pour aborder l’écrit et le lu par
l’écoute ne datent pas d’hier – les deux axes de lecture, centripète et
centrifuge, théorisés par Frye (1957) sont là pour en témoigner – la réflexion
au stade de la traduction s’est montrée jusque là encore timide (Fraser 2007).
Enfin, dans le domaine de l’édition, la popularité croissante des livres audio
(Engelen 2008) nous incite à envisager désormais le livre dans une dimension
transsémiotique. Revenant à l’étude de cas proposée au départ – et à la lumière
de ce que ces auteurs est-africains transposent – le livre audio apparaît comme
un boomerang invitant à réfléchir sur les frontières poreuses entre forme écrite (visuelle) et forme orale (sonore) à toutes les étapes
énumérées ci-dessus. Reste à s’interroger sur ce qu’il advient de cette forme
orale transposée et sur la manière dont elle peut s’appréhender à travers le
prisme de la traduction.
Hasnaa Kadiri, PhD
Traduction, UdeM
De la révélation de l’Autre à la découverte
de Soi
Travail difficile et
périlleux, passionnant travail d’artiste, qui n’est ni une répétition servile,
ni une stérile virtuosité, ni une transposition mécanique. Au travers des mots
et des expressions en quoi se cristallise un monde de pensée, d’émotion
d’existence, le traducteur mène son lecteur à la découverte d’un monde nouveau
et l’y fait pénétrer. (Cary[2]
1956 : 17-18)
Pénétrer
dans l’univers de la traduction, c’est pénétrer dans un espace indélimité et
sans repères. C’est également se faufiler au travers des systèmes de procédés
de traduction très diversifiés selon les domaines et les projets de traduction.
Dans toute traduction, il est toujours intéressant de comprendre par quels
procédés se manifeste l’intervention délibérée du traducteur. En effet,
celle-ci est possible dans tous les domaines de la traduction, à savoir que
dans l’adaptation théâtrale, elle devient même nécessaire. Ne dit-on pas que
dans l’adaptation théâtrale, le traducteur est « libre »,
« imaginatif » et « créatif » ? Ne dit-on pas aussi que sa
création doit être « fluide », « coulante » et
« pénétrante » ? Pourquoi le traducteur est-il libre en adaptant pour
le théâtre et pourquoi fait-il recours à la transposition ? Comment révèle-t-il
l’Autre tout en se laissant se
découvrir ? La découverte est tridimensionnelle, une découverte des non-dits[3]
de l’œuvre originale, une découverte-révélation de cette œuvre au publique
cible et une découverte de Soi, dans
le sens de se mettre à nu, car puisant dans sa culture et dans son vécu,
l’adaptateur révèle le Soi par le
biais de l’Autre …
S’il
est vrai qu’un auteur verse son expérience personnelle, entendue au sens large,
dans le texte qu’il écrit, il est tout aussi vrai que le traducteur infuse lui
aussi sa propre expérience sans sa traduction. (Delisle[4]
2001 : 214).
Christina Jürges, PhD Littérature
comparée, UdeM
La transposition de
la pensée occidentale dans la littérature migrante canadienne
En
évoquant le terme de l’Orientalisme, nous pensons à une époque passée, au temps
des colonies, où l’idée d’une opposition forte entre l’Occident et l’Orient
était proclamée par plein de théoriciens. L’idée de deux mondes contrastants
(l’un moderne et rationnel, l’autre mystérieux et intouché) semble dépassée
aujourd’hui. Il est d’autant plus surprenant de trouver des traces de ce schéma
de pensée occidentale dans la littérature migrante canadienne contemporaine. Un
exemple en est le roman Le double conte
de l’exil de Mona Latif Ghattas, publié en 1990. Ici, Latif Ghattas raconte
une histoire d’amour entre deux individus marginalisés par la société
canadienne : un immigrant illégal venant de l’Anatolie et une Amérindienne.
Dans le texte, on trouve une opposition forte entre l’Occident (représenté par
l’Amérindienne Manitakawa alias Madeleine) et l’Orient (incorporé par
l’immigrant Fève le Fou). À travers son style d’écriture, Latif Ghattas
présente deux mondes : celui de Madeleine, décrit en prose de façon neutre
et simple, et celui de Fève, qui ressemble à un conte des Mille et une Nuits, décrit de façon poétique. Ainsi, le roman se
laisse facilement diviser en deux récits contrastants. Latif Ghattas oppose
ainsi deux pôles. Il s’agit clairement d’une construction d’une différence,
telle que critiquée par Edward Said dans L’Orientalisme.
Dans Le double conte de l’exil, on
trouve une transposition de la pensée occidentale dans le sens Saidien. Est-ce
que l’écrivaine d’origine égyptienne est donc paradoxalement enfermée dans les
cercles de la pensée orientaliste? Est-ce qu’on trouve dans les littératures
migrantes contemporaines un orientalisme
moderne? Voici quelques pistes que je souhaite étudier dans ma
communication.
Claire Latraverse, PhD SIP Université Concordia
La
relation d’entrée ou l’événement transposé en discours textuel
Sous
l’Ancien Régime français, l’entrée est un rituel d’accueil d’un grand
personnage de passage dans une ville, elle est une cérémonie protocolaire
empreinte de faste et de somptuosité. Afin d’en conserver la mémoire, ces
manifestations donnent lieu à la publication de relations d’entrée, littérature
de témoignage ou de reportage, qui rapportent l’événement avec un grand souci
d’exactitude. Leurs auteurs prétendent ainsi relater les faits avec rigueur,
dans une parfaite adéquation avec le texte qu’ils livrent aux lecteurs. Aussi
insistent-ils souvent pour rassurer le lecteur de la fidélité des
descriptions, précises et conformes à la réalité, narrées dans un compte rendu
scrupuleux de l’ensemble du cérémonial. Parfois accompagné de gravures, le
texte de la relation multiplie remarques, commentaires, argumentations,
explications détaillées et minutieuses du cortège, des habits, des décorations,
etc., ceci dans le but de conserver la mémoire de l’événement et, ainsi, de
pouvoir servir à la postérité. Malgré cette revendication de conformité et de
véracité à l’événement, ne se glisse-t-il pas quelques écarts dans les
interstices textuels ? Comment ces récits transposent-ils la réalité, la
transfigurent-ils dans l’espace littéraire ? Quelle part d’originalité et
d’imitation pouvons-nous y déceler ? En analysant les relations d’entrée
qui ont marqué le voyage que les petits-fils de Louis XIV, les ducs de
Bourgogne et de Berry, ont effectué en 1701, voilà les questions auxquelles
nous tenterons de répondre dans notre communication.
Érika Wicky, PhD Histoire de
l’art, UdeM
Le récit du tableau
dans la critique d’art du XIXe siècle
Il
s’agira d’utiliser la notion de transposition pour envisager les rapports entre
littérature et peinture à un des moments stratégiques de leur évolution: celui
de l’acquisition par la peinture de son autonomie à l’égard de la littérature,
au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. Traditionnellement, on jugeait
que la peinture avait en commun avec la littérature de raconter ou de décrire
un lieu ou une scène. Dans la hiérarchie des genres qui s’était instaurée
depuis la Renaissance, les tableaux qui impliquaient un récit, c’est-à-dire
l’évocation d’une scène religieuse, mythologique ou historique, recevaient la
plus grande faveur. On mesurait le talent et l’originalité du peintre à sa
capacité de traduire en image le texte dont il s’inspirait. C’est entre autres
cette prérogative de pouvoir formuler visuellement un sujet originellement
développé dans un récit, qui avait soutenu les peintres réclamant pour leur
pratique le statut d’art libéral. Le mouvement de la transposition semble
s’être inversé au XIXe siècle, il s’agit désormais pour les écrivains de saisir
la singularité d’une peinture qui s’émancipe des sujets traditionnels pour en
faire son propre sujet. C’est désormais la peinture qui fournit ses sujets à la
littérature de telle sorte que, bien souvent, la pratique de la critique d’art
consiste à recréer un récit à partir d’un tableau. À l’aide d’exemples précis
empruntés à un corpus de tableaux et de critiques d’art, nous proposons
d’examiner en quoi la notion de transposition peut constituer un opérateur
théorique efficace pour penser les déplacements à l’œuvre au cours de cette
période.
L’objectif de cette étude est d’analyser le fonctionnement de la transposition dramatique du conte merveilleux et de la fable à la lumière du principe de variation. J’ai choisi d’illustrer mon propos par des exemples tirés d’un triple corpus : les Contes de Perrault, les Fables de La Fontaine, et les transpositions dramatiques auxquelles ces deux œuvres ont donné naissance durant le XVIIIe siècle. Deux raisons principales ont motivé ce choix : les œuvres de La Fontaine et Perrault, véritables succès éditoriaux, ont suscité la passion, voire la fascination des dramaturges. En effets, les Fables et les Contes de ma mère l’Oye ou histoires du temps passé ont inspiré une longue série de transpositions dramatiques jusqu’en 1800. D’autre part, au-delà des enjeux strictement commerciaux (l’utilisation d’une œuvre connue par le public assurant le succès de la pièce auprès de ce dernier), cette vague de transpositions signale l’intérêt des dramaturges pour un corpus qui offre toutes les conditions nécessaires au travail de transposition. En effet, ces petits genres, eux-mêmes animés par les rouages de la variation, contiennent en germe une série de figures transposables sur scène. Le passage de la narration à la représentation est rendu possible par la présence de personnages à valeur emblématique ou archétypique et par des objets et des situations qui appellent à la visualisation.
[1] À l’entrée
« transposition », le Trésor de
la langue française donne, entre autres, la définition suivante, empruntée
à L’Estéthique de la langue française de
Gourmont : « Expression du réel par des moyens symboliques relevant
de l’analogie, de l’image, des différents langages artistiques, en écritures,
en formes, en sonorités ».
[2] Cary, E. (1956) : La traduction dans le monde moderne,
Genève, Georg.
[3] Foucault, M. (1966) : Les Mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard.
[4] Delisle, J. (2001) : « L’évaluation des traductions par l’historien », Meta, 46(2), pp. 209-226.

